La Question humaine
La Question humaine de Nicolas Klotz, qu’il faut obligatoirement associer à sa compagne la scénariste Elisabeth Perceval tant il y a osmose et complémentarité entre ces deux-là, clôt la trilogie commencée avec Paria et poursuivie avec La Blessure.
Outre l’exigence formelle qui caractérise les trois films, ils ont aussi en commun, à partir de préoccupations sociales et politiques, d’interroger notre rapport à l’autre et notre place dans le monde, entendu comme collectivité : la place du singulier au milieu du collectif. Enfin, les trois oeuvres de Klotz dynamitent les formats et les références habituels : films longs (plus de deux heures), ils sont nourris aussi bien de cinéma - principalement muet et l’expressionisme allemand - que de littérature et de musiques.
Chaque volet du tryptique semble gagner en exigence et en recherche et La Question humaine est bien le plus âpre, le plus difficile d’accès : un véritable film-monstre, un puzzle complexe et dérangeant, qui évoque les méthodes de management dans les grandes multinationales, tout en établissant un parallèlisme avec celles de la solution finale imaginées par les nazis durant la seconde guerre mondiale.
Il faut ici être extrêmement prudent quant au choix des mots et ne pas oublier le titre du film : La Question humaine - adapté d’un court récit concis et sec de François Emmanuel - se pose en termes d’interrogations, de suggestions : plus que de parallèlisme, il convient de convoquer les idées de résonance, comment l’Histoire récente peut-elle contaminer le présent et en quoi un événement comme la Shoah crée t-il les fondements mêmes d’une mutation dans le destin de l’humanité. Sujet terrible, effectivement générateur de malaise et désarmant.
Pour tenter d’apporter sa propre réponse à la représentation de la Shoah, tout en demeurant sur son territoire de prédilection : l’altérité et le rapport au monde, Nicolas Klotz choisit un matériau d’aujourd’hui, en évitant du coup un traitement frontal. Le matériau investi, c’est celui d’une multinationale franco-allemande dans laquelle Simon Kessler est un psychologue affecté au département des ressources humaines, chargé de contrôler, motiver le personnel, et à l’occasion de le dégraisser. Il se voit confier une mission confidentielle et délicate consistant à enquêter sur Mathias Just, un des dirigeants au comportement paranoïaque suspect. L’enquête de Simon l’amène jusqu’au passé de Just et de son commanditaire, révélant leurs années d’enfance prises dans la tourmente du nazisme. Le délitement de l’enquête - dont on ne révélera pas davantage les nombreux développements - accompagne celui, physique et mental, de Simon, de plus en plus habité et déglingué par ses découvertes.
Donc La Question humaine est tout à la fois : thriller, étude sociologique, brûlot politique. C’est surtout un film inclassable dont il ne faut pas occulter la difficulté d’accès. Il offre de multiples ruptures, notamment les scènes exposant les pratiques nocturnes de Simon et ses pairs, fréquentant des raves sauvages au cours desquelles ils exhalent leur violence enfouie. En montrant tous ces hommes vêtus à l’identique dans un univers froid et clinique, où la singularité est effacée au profit d’une uniformité rassurante, Nicolas Klotz en fait de parfaits petits soldats et plante ainsi les premières bases de sa réflexion sur la continuité possible entre le contexte socio-économique actuel et les pages les plus noires de l’histoire récente. En jouant du champ contre-champ consistant à mettre en parallèle les conseils de management moderne et une note de 1942 sur les moyens d’améliorer les rendements de la solution finale, La Question humaine devient glaçant et pour le moins déstabilisant.
Au fur et à mesure de la progression de l’investigation de Simon - Mathieu Amalric hermétique et totalement habité - , les couleurs du film s’obscurcissent jusqu’à adopter les mêmes tons verdâtres déjà vus dans La Vie des Autres. A côté d’Almaric, toute l’interprétation est brillante avec une mention spéciale à Michaël Lonsdale, oscillant entre douceur presque féminine et puissance naturelle.
Alors, bien sûr, on peut trouver la thèse de Nicolas Klotz extravagante, indigne. Mais on ne peut nier que l’on se trouve face à un vrai metteur en scène, dont le travail flirte parfois avec le théâtre ou la danse contemporains.
Tout - y compris d’une part la musique qui va de Syd Matters à Joy Division en passant par Schubert, d’autre part la porosité des époques avec l’impossibilité à situer le film - contribue à faire de La Question humaine un film magistral et indispensable, qui soudain banalise une (très) grande partie de la production nationale. Une expérience nécessaire à ne surtout pas rater.
Patrick Braganti
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Drame français de Nicolas Klotz - 2h21 - Sortie le 12 Septembre 2007
Avec Mathieu Amalric, Michaël Lonsdale, Jean-Pierre Kalfon, Lou Castel, Valérie Dréville, Edith Scob
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La chronique du film “La blessure”



janvier 21st, 2008 à 5:03
[...] de temps après avoir signé une remarquable B.O. pour “La question humaine“, le film de Nicolas Klotz, le voici de retour avec un nouvel album… toujours aussi [...]