99f
99F, c’est avant tout une bizarrerie alliant des univers hétérogènes. Jan Kounen, barbare français de l’image, aux tendances spiritualistes (”Blueberry” et ses derniers documentaires) ; Fréderic Beigbeider, écrivain et parrain dandy de la grande messe people ; Jean Dujardin, cheap, renouveau populaire de l’acteur comique français (avec ses réussites et ses ratés) et son personnage Octave Parango, chic, cynique directeur artistique d’une agence de pub.Voilà ce qu’on pourrait appeler une audace (ou un aveuglement, au choix) de maquiller son film, avec autant de disparité et de grossièreté que le travelo de carnaval joué, en guest, par Fredéric Beigbeder. A la fois vulgaire et drôle, le film est rythmé par ces penchants excessifs, surchargés, qui font de “99f” un grand mélange parfois trop gras, une ratatouille écoeurante par moment. Mais sa recette consacre un auteur se distinguant du paysage français -sans pour autant être distingué- par cette manière pataude, presque ringarde d’exister au cinéma : en foutre plein la gueule au spectateur, assené par les images, comme de bons vieux coups de bottes, halluciné par la narration en climax successifs. Il faut saluer cet effort baroudeur, d’autant plus qu’il semble, ici, se fondre à merveille au sujet du film.
Octave Parango, la trentaine décadente, se pavoise dans son siège de directeur artistique d’une agence de pub. Mais, rattrapé par le cynisme qu’il avait développé comme arme pour triompher du consommateur, Octave jette un regard sur son œuvre accomplie, comme une déchéance mille fois répétée. Mais cet être jouissant du plus agréable confort du désir assouvi peut il prendre conscience d’un activisme face à la morosité et la superficialité de sa vie, et des messages qu’il n’a cessé de répandre ? Le film, tout comme le livre, s’intéresse au décalage qui naît d’un homme de pub bouffé par les remords, les déceptions vivaces qui ne pouvaient jusqu’à alors le toucher.
Kounen fait apparaître ce creux par une mise en scène en boucle. Déjà, le film se ferme sur lui-même : son ouverture n’est autre que la fermeture. Mais, la grande partie du film est cadencée par ce rythme répété, où la fissure se forme à mesure que l’énergie de roue libre déployée par Octave s’affole, jusqu’à la cassure définitive. “99f” se bâtit sur une succession de climax, puis de descentes où l’écart ne cesse de s’agrandir, jusqu’à rappeler le saut final dans le vide. Evidemment, cette forme longe le champ parallèle de la cocaïne, dernier Eden, pour ce personnage rongé par les bassesses. Montée, Climax, Descente. Rythme technoïde emprunté par le film, une mécanique crescendo qui n’a qu’un temps de vie limité, une « date de péremption » comme aime le répéter Parango. Un rythme qui trouve son essence dans l’explosion finale et jubilatoire des frustrations cultivées jusque là. Kounen a écouté le livre, et transcende, à l’image, le pouls d’un homme désabusé. Tout l’attrait du film se mesure dans cette cadence de pas d’éléphant mécanique, film rentre-dedans, qui nous écrase par sa lourdeur, mais génère la puissance de la ligne de fuite.
La faiblesse du film tient pourtant des mêmes éléments. Kounen a déployé, avec perspicacité, une mise en scène réglée au rythme du personnage. Or, le dandysme échappé d’un Beigbeder, qu’on attendait reconnaître en Parango (même si ces deux entités sont à séparer), n’est pas du registre du cinéaste. Il cultive la balourdise, comme forme outrancière et tangente, toujours sur le point d’éclater. Une forme-limite de l’excés. Alors, le beat qui bombarde le film, comme le pouls obsédant du camé à l’écoute de son corps, se marrie à une imagerie parfois un peu has-been, qu’on aurait presque l’impression de voir un clip techno des années 90’s. Choix de couleurs et d’effets écoeurants, pour musique un peu ringarde, Kounen envoie la sauce, de celle qu’on regarde toujours du coin d’un œil suspect au boui-boui local. Ici, donc, le film entre dans une redondance cyclique, rythmique qui donne la nausée à Octave (belle idée du film : Octave finit souvent les grands cycles de la narration du film, par un vomissement toujours du plus bel effet.) mais également au spectateur.
Kounen réalise un film honnête, imprévisible de par les mélanges frondeurs qu’il a organisé et soutenue par la cohérence d’une mise en scène qui a su capté la tension inhérente à Parango. Mais, son expansivité absolue a fini par couler sur le film, le recouvrir d’une épaisseur vieillotte :musique, images. Mais aussi, certaines références galvaudées : on pense au “Fight Club” de Fincher, que Kounen a peut-être recherché en voulant faire de “99f” un film politisé et brutal à l’encontre de la société de surabondance, et de surconsommation. 99f n’atteint jamais la violence du discours de “Fight Club”, et reste avant tout une comédie acide sur le milieu publicitaire. Kounen n’est pas Fincher. Beigbeder n’est pas Palahniuk.
Maxime Cazin
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