Les Promesses de l’ombre

Depuis « A History of violence », le canadien David Cronenberg a amorcé un virage dans sa carrière : sans renoncer à ses thèmes de prédilection, il réalise des films nettement plus accessibles et grand public, qui en deviennent même des purs produits de divertissement. Certes très bien faits, mis en scène et photographiés de main de […]

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aff film_1.jpgDepuis « A History of violence », le canadien David Cronenberg a amorcé un virage dans sa carrière : sans renoncer à ses thèmes de prédilection, il réalise des films nettement plus accessibles et grand public, qui en deviennent même des purs produits de divertissement. Certes très bien faits, mis en scène et photographiés de main de maître, mais dépourvus du caractère malsain et controversé qui habitait jusqu’alors son œuvre et qui en faisait tout son attrait presque morbide.

Tout comme le new-yorkais Woody Allen, Cronenberg investit la capitale anglaise et il en donne une vision peu soucieuse de réalisme. Dans un Londres souvent nocturne aux ruelles sombres et pluvieuses, se joue un terrifiant jeu du chat et de la souris entre Anna une innocente sage-femme et les membres d’un gang de mafieux russes. Après avoir accouché une jeune fille et sauvé son bébé, Anna récupère après sa mort un journal intime écrit en russe. La traduction de celui-ci doublée de la recherche des origines de la jeune mère décédée conduit Anna au coeur même de l’organisation mafieuse russe installée à Londres.

« Les Promesses de l’ombre » est avant tout un thriller agencé autour de quatre personnages : Anna et trois russes, Semyon l’omnipotent patron d’un restaurant de luxe où le bortsch est servi à profusion et la vodka coule à flots, Kirill son fils, alcoolique et dépravé, Nikolaï le chauffeur homme de main. Cronenberg chorégraphie au cordeau un captivant ballet autour de ses quatre protagonistes dans une succession haletante de rebondissements et de coups de théâtre en tout genre. En ce sens, le film est captivant et nous prend à la gorge.
Mais c’est aussi là son exacte limite : on n’est bien loin des personnages fouillés – torturés, schizophrènes – qui peuplaient des films comme « Crash », « EXistenZ » ou plus récemment Spider. Dans Les Promesses de l’ombre, c’est le personnage subalterne, le sous-fifre qui devient la clef de voûte du récit : Nikolaî, exécuteur des basses besognes commandées par Semyon et souffre-douleur en même temps que cible des désirs inavoués de Kirill, ne rêve que d’intégrer le clan en fils putatif du vieux restaurateur. C’est Viggo Mortensen qui interprète Nikolaï et qui signe ainsi sa deuxième collaboration avec Cronenberg. Il est évident que ces deux-là se sont trouvés, Mortensen comme vecteur corporel de toutes les obsessions du cinéaste.

Comme toujours chez le réalisateur de « Faux-Semblants », le corps occupe une place prépondérante : celui de Nikolaî est surexposé et trituré : scènes de baise, de combat, de tatouage, habillé ou carrément nu. Involontairement, le film déploie toute une imagerie homo inattendue qui n’est pas que la seule illustration de la relation équivoque qui relie Kirill à Nikolaï. Les vêtements de cuir, la nudité des corps et la séance de tatouage véhiculent tous les archétypes d’une certaine culture gay. D’ailleurs, on se retrouve bien en peine de trancher sur le physique de Mortensen : tour à tour séduisant, repoussant, machiavélique, méphistophélique, il dégage un magnétisme et un charisme indéniables aux côtés desquels le cabotinage outrancier de Vincent Cassel prête à sourire – et on est gentils.

Le plus gênant demeure néanmoins la complaisance évidente du cinéaste vis-à-vis de la violence. Dès la scène d’ouverture, on est mis dans l’ambiance mais c’est la scène dans le hammam qui provoque colère et rejet : on n’y voit que de la virtuosité et du tape-à-l’oeil qui propulsent le film dans le pur entertainment.

Patrick Braganti

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Les Promesses de l’ombre
Film américain, britannique de David Cronenberg
Genre : Thriller
Durée : 1h40
Sortie : 7 Novembre 2007
Avec Viggo Mortensen, Naomi Watts, Vincent Cassel, Armin Mueller-Stahl
Titre original : Eastern Promises

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Patrick Braganti
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L’idée est ici de défendre et de promouvoir le cinéma d’auteurs, qu’ils soient déjà reconnus ou en devenir. Ce sont d’ailleurs les postulants de la deuxième catégorie – dont on espère bien qu’ils rejoindront rapidement la première – qui ont notre préférence, respectant par là-même les ambitions et les intentions des créateurs de Benzine. La mauvaise foi et le parti pris ne sont pas totalement absents, histoire de titiller l’esprit critique de nos lecteurs. Bons films et bonnes découvertes.

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  • FF

    Bonjour,
    j’ai lu avec intérêt cette chronique qui ne me semble pas rendre justice au film de Cronenberg, ou à tout le moins participer d’une interprétation quelque peu hâtive. Le cinéaste canadien, même au sein d’une commande à visée plus commerciale que certains de ces précédents films, ne cède aucunement aux principes du « pur entertainment » comme il est écrit plus haut. La séquence du hammam en témoigne : quel cinéaste ayant pignon sur rue à Hollywood oserait filmer aujourd’hui une scène d’action aussi sèchement, sans la moindre esbroufe formaliste (le découpage de la séquence est admirable d’économie et de précision), avec un acteur complètement nu ? Violence refoulée d’un corps surexposé devenue proie et bourreau qui montre combien le cinéaste excelle à détourner les conventions du film de genre et à opérer à l’intérieur d’un cadre qu’il rend inconfortable pour le regard. De même, le dernier plan du film, bouleversant, ne met-il pas en exergue l’insondable ambiguïté du personnage joué par Vigo Mortensen, partagé entre deux mondes qui, littéralement, ne sont pas raccords. Le motif de la peau, de l’écriture et de sa transcription sont d’ailleurs révélateurs de la complexité d’un film qui se joue sur plusieurs niveaux antinomiques (intérieur/extérieur, dessus/dessous, centre/marge) et appelle le déchiffrage des apparences. Quant à la vision de Londres, elle me semble suffisamment étonnante de par son cosmopolitisme très fin de siècle et son brouillage des repères – éminemment politique – pour prétendre atteindre un certain réalisme décadent.
    Bien à vous.

  • maxime cazin

    La complaisance sur la violence est un faux débat : ses scènes sont brutes, il n’y a pas a priori d’esthétisme là dessus, il montre comment la violence peut encore être très dur à avaler, alors que des films massacrent parfois plein de gens sans que ça soit choquant. Montrer cette violence c’est justement ne pas la banaliser, mais la montrer comme elle doit être.
    Et puis la violence chez lui, c’est qqch qui rentre dans son idée de travail (corps et identité.)
    d’ailleurs, la scène du hamman est surement l’une des plus belles et éprouvantes que j’ai pu voir ces dernieres années : elle rentre en plein dans l’idée du film (identités multiples par les tatouages, trahisons et filiation car ces tatouages à nue montre son attachement aux vory, mais également le trahit) comme la synthèse de tout ce qu’il y avait avant.
    Et puis fait apparaitre cette nouvelle cicatrice, qui est celle du pouvoir. (juste après cela, il va devenir le Roi > on ne sait pas si c’est stratégique ou bien si c’est machiavélique…)

    maxime c.

  • FF

    Bonjour,
    j’ai lu avec attention cette chronique qui ne me semble pas rendre justice au film de Cronenberg, ou à tout le moins participer d’une interprétation quelque peu hâtive. Le cinéaste canadien, même au sein d’une commande à visée plus commerciale que certains de ces précédents films, ne cède aucunement aux principes du “pur entertainment” comme il est écrit plus haut. La séquence du hammam en témoigne : quel cinéaste ayant pignon sur rue à Hollywood oserait filmer aujourd’hui une scène d’action aussi sèchement, sans la moindre esbroufe formaliste (le découpage de la séquence est admirable d’économie et de précision), avec un acteur complètement nu ? Violence refoulée d’un corps surexposé devenu proie et bourreau qui montre combien le cinéaste canadien excelle à détourner les conventions du film de genre et à opérer à l’intérieur d’un cadre qu’il rend inconfortable pour le regard. De même, le dernier plan du film, bouleversant, ne met-il pas en exergue l’insondable ambiguïté du personnage joué par Vigo Mortensen, partagé entre deux mondes qui, littéralement, ne sont pas raccords ? Le motif de la peau, de l’écriture et de sa transcription sont d’ailleurs révélateurs de la complexité d’un film qui se joue sur plusieurs niveaux antinomiques (intérieur/extérieur, dessus/dessous, centre/marge) et appelle le déchiffrage des apparences. Quant à la vision de Londres, elle me semble suffisamment étonnante de par son cosmopolitisme très fin de siècle et son brouillage des repères – éminemment politique – pour prétendre atteindre un certain réalisme décadent.
    Bien à vous

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