Alabama Song, de Gilles Leroy

alabamasong.gifEst-ce que l’amour libère ou emprisonne ? Sans révéler les dernières pages du livre, on peut quand même sentir tout au long d’Alabama Song que l’écrivain Gilles Leroy ne s’intéresse pas au couple d’écrivains Zelda et Scott Fitzgerald, mais à  un couple tout court. Sous la plume de Leroy, Zelda raconte : elle est issue d’une puissante famille de Montgomery, Alabama (elle se plait à  le rappeler souvent, et il existe même des rues qui portent son nom dans sa propre ville), c’est une délurée, qui n’a que faire des conventions de son milieu social. En 1918, lors d’un bal, elle s’entiche de Scott, le futur grand écrivain. Ils se marient, connaissent la gloire, le tourbillon des mondanités… D’abord l’amour libère Zelda, lui permet d’échapper à  son milieu, à  son sud qu’elle aime mais dans lequel elle ne se voit aucun avenir, de s’inventer un autre destin. Mais progressivement, l’amour de Zelda l’emprisonne. Elle est l’ombre de l’idole, c’est lui qui reçoit toute la lumière. Alors, elle vit sur la côté d’Azur avec son amant français, l’aviateur Joz, qui, lui, lui offre une vie certes rustique mais la traite comme elle le souhaitait : pour les hommes français, explique Zelda, »une femme qui cède n’est pas une putain mais une reine ». Seulement Scott intervient pour mettre fin à  la situation. Et la narratrice connaît les affres des dérèglements mentaux.

Certains ont pu reprocher à  Leroy de faire de Zelda une fille dessalée et à  la tête légère… Dessalée, pourquoi pas, mais c’est son droit de romancier… Quant à  l’argument de la femme à  la tête légère, c’est tout le contraire : Zelda fait des séjours dans de nombreux asiles psychiatriques, et la deuxième partie du livre est sérieusement plombée par le récit que la narratrice fait de ses face-à -face avec les nombreux psys qui se chargent de traiter son cas, des électrochocs, des bains glacés. Disparu le strass, envolées les mondanités, éteints à  jamais les flashes des appareils photos : quand elle ne surfe plus sur la vague de Scott (qui lui aussi est retombé sur le rivage, bien mal en point), Zelda se retrouve à  travailler seule ses angoisses, ses pulsions. Fitzgerald n’est plus là  pour faire écho à  ses tensions intérieures, pour l’emmener dans un tourbillon d’activités, alors elle se replie sur sa terre natale, l’Alabama, revoit les amis d’avants, peint, fabrique des poupées. Déchue, elle devra encore survivre à  Scott, qui part le premier, et mourra elle-même, dans l’incendie de son asile…

Partant de la biographie du célèbre couple, l’auteur, dont l’ouvrage vient récemment d’être couronné par le Prix Goncourt, invente des faits, dramatise des situations, mais le fond, lui, est bien réel : même les amours mythiques sont désenchantées. Et il n’y a rien de pire pour quelqu’un traversé par de profondes fêlures psychiques, que de rencontrer quelqu’un d’aussi borderline que soi… car l’amour devient dévastateur. Il n’est pas alors quelque chose qui stabilise, mais un feu qui détruit tout sur son passage…Ne reste alors dans le cas de Scott et Zelda que deux oeuvres d’écrivains foudroyés. Et une légende qui renaît sous la plume d’un auteur français.

Jean-Marc Grosdemouge

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Alabama Song, de Gilles Leroy
Editeur : Mercure de France
192 pages – 15 euros
Publication :23/8/2007

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