La nuit nous appartient

lanuit.jpgLes grandes attentes ne sont pas toujours récompensées. James Gray fait partie de ses réalisateurs discrets, qui ne se font pas vraiment attendre, mais dont la récompense semble être équivalente aux années de maturation de son travail.

Auteur de polars néo-classique sur la famille (« Little Odessa » »The Yards »), le cinéaste creuse à  nouveau le sillon de la tragédie affective des liens rompus. Sur le thème de la mafia russe (vu récemment chez Cronenberg), Gray nous invite à  réfléchir sur le sang qui nous enchaîne, dans une relation presque mystique, à  nos frères, nos pères, en tirant le long de cette intense marche funèbre les étapes d’une rédemption extrêmement touchante.

La puissance tragique de »La nuit nous appartient » se mesure dans ces questionnements autour du lien familial. Bobby, patron d’une boîte et Joseph, capitaine de la brigade des stups viennent à  être opposé suite aux problèmes de drogues qui circulent dans la discothèque. Mais, en s’attaquant à  la mafia russe, Mark tombe sur un réseau terriblement dangereux, qui le blesse gravement après une tentative d’assassinat. Rongé par la culpabilité, Bobby va aider son père et son frère à  infiltrer le réseau mafieux au risque de tout perdre »
Bobby, le flambeur, n’a que très peu de points communs avec la vie bien rangée de son frère et de son père. Plus proche de son employeur, un vieux russe chaleureux contrastant avec la satiété morale de son père- le chef de police joué par Robert Duvall- Bobby se glisse doucement dans cette famille d’adoption. Concentré sur ce personnage pivot, Gray interroge la définition du lien familial, entre filiation de sang et connivence culturelle. Et, dépliant sa trame en un inexorable chemin de croix, Gray plante la notion de sacrifice en plein coeur des débats. Les quelques gouttes qui perlent, sont celles au goût familier, qui nous lient à  jamais à  ceux qui partagent notre sang.

En effet, »La nuit nous appartient » invoque très rapidement un sentiment de religiosité devant le calvaire intime de Bobby, submergé par cette vague lourde de culpabilité, où ses mots apparaissent comme l’écho de souffrances en apnée. Le cinéaste suit au plus près la procession du personnage, de l’attitude pécheresse initiale (sexe, drogue) au sacrifice rédempteur. Cela passe par des cérémonies qui parsèment le film de leur exécution rituelle, comme autant d’étapes vers la délivrance. Des chorégraphies paîennes, des bals, un enterrement, collent au rythme affecté de Bobby autour duquel dansent ces ombres morbides des corps laissés sur la route. Ceux que ce rédempteur a sacrifiés au nom du Pardon. Gray a donné une épaisseur mystique et religieuse à  ses décors. La discothèque semble s’être creusée dans une église, les bals se conjuguent comme des sermons. Tant que sa culpabilité ne sera pas dissipée, le fils, martyr aux yeux bandés, sera condamné à  cet âge des ténèbres obsédé par le rachat.
Or, ce besoin de reconnaissance se traduit par un manque de lumière, le dévoilement du regard divin sur l’expiation des péchés. Dévoilement ? Le cinéaste utilise et répète à  maintes fois la mise au point, permettant de dissiper le flou qui brouille le champ. Le regard voilé de son acteur transmis à  la caméra : le besoin de reconnaître ce qui l’entoure, et le besoin d’être reconnu par cet entourage. Infiltré dans la mafia russe, Bobby ne dispose que d’une identité indéfinie, qui ne repose ni sur ses qualités professionnelles (n’est plus patron de boite, n’est pas encore flic) ni sur la filiation patriarcale (il a choisi de prendre le nom de sa mère, décédée depuis plusieurs années). Et c’est à  travers cette quête, éclairante à  plusieurs niveaux, que Bobby a dévoué son action. Les grandes scènes de fusillades, de poursuite, à  la fois d’une sobre et éblouissante maîtrise de mise en scène, essaient de faire place à  la lumière. Première grande fusillade, dans la pénombre des laboratoires clandestins. Puis, la course poursuite noyée sous les torrents d’eau d’une pluie grisâtre. Enfin, la scène finale, à  l’aube d’un jour nouveau, où Bobby chasse son démon dans des rideaux de roseaux sauvages, jusqu’à  ce qu’ils se consument en un nuage éphémère. La lumière transperce les derniers voiles de culpabilité, d’une violence telle qu’elle a asséché ses liens affectifs. A sa droite, seul son frère reste à  ses cotés.

l’admiration éprouvée devant »La nuit nous appartient » provient peut-être de la simplicité avec laquelle James Gray se penche sur le thème universel de la famille. Pourtant, ses choix scénaristiques peuvent inquiéter de prime abord. La justice triomphante d’un homme qui a décidé d’être policier en se sacrifiant pour son frère. Certains ont vu, peut être, une certaine tendance conservatrice. Cependant, cela réduirait son oeuvre à  ce qu’elle n’est pas : un film didactique et moralisateur. La rédemption est affaire de morale avant tout, pas exclusive à  la religion. James Gray pose d’autant plus de questions que Bobby semble porter les stigmates éternels, qui ont fait couler le sang de sa famille. La nuit nous appartient est simplement une tragédie extraordinaire, car universelle, intelligente, mais trop rare.

Maxime Cazin

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La nuit nous appartient
Film américain de James Gray
Genre : Drame
Durée : 1h54
Sortie : 28 novembre 2007
Avec Joaquin Phoenix, Mark Whalberg, Eva Mendes, Robert Duvall

La bande annonce :

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