Interview de Carlos Reygadas

Reygadas02_.jpgCarlos Reygadas est un homme touchant et drôle, sensible et visiblement très attaché au cinéma indépendant, qu’il semble filmer avec un plaisir hors du commun »voire attaché au cinéma, à  l’art tout court.

Rencontre :

Jean-Baptiste Doulcet : Votre film, récompensé cette année à  Cannes par le prix du jury ex æquo, est, comme le dit le titre, »une invitation à  la lumière » par le silence. Il y a le doute du personnage concernant l’adultère et le rapport qu’il entretient avec sa croyance qui émane constamment de l’image, notamment lors des longs plans fixes. Comment considérez-vous l’humain que vous représentez à  l’écran, ou plus exactement comment considérez-vous sa pensée, puisque l’humanité du personnage réside là  ?

Carlos Reygadas : En fait, le personnage de Johan est ancré, muré même, dans une sorte d’immobilisme et de lenteur dû à  un mode de vie et un respect des traditions. Je ne pense pas pour autant que, dans sa situation, Johan soit rongé par le doute. Je l’affirme d’ailleurs puisque j’ai écrit le personnage, et si vous avez ressenti dans l’image le doute du personnage, c’est que je me suis planté dans ma manière de le filmer ! En fait, ce père de famille que l’on imagine jusque-là  irréprochable, et plutôt figé dans une angoisse qui le ramène directement aux sources de sa croyance, au respect qu’il s’impose face à  Dieu. Et en admettant qu’il s’agisse d’un doute, d’où viendrait-il? Le doute du bon acte ou du mauvais acte ? Le seul personnage à  douter dans cette histoire, c’est simplement la femme de Johan, qui, elle, se demande en permanence qui son mari aime-t-il. Elle, ou la femme avec qui il la trompe – puisqu’elle est au courant? Jusqu’à  ce qu’elle trouve la réponse par la bouche-même de son mari. Et là  alors, Johan se rend compte qu’il est trop tard, la bêtise de son geste, mais cela ne le ramène pas non plus au doute, puisque l’histoire est terminée et qu’il entame maintenant le travail de deuil.

Reygadas01_.jpgJ-B D : En parlant de deuil, il faut avouer que la dernière partie est d’un silence encore plus étonnant que le reste, car il se prête encore plus aux cieux que précédemment…

Carlos Reygadas : Effectivement, mais ceci n’est pas un symbole, il s’agit juste du silence dont nous nous imprégnons lors de la perte d’un être cher, ce silence plombant et affreux qui rend l’ambiance morne et hors du temps. Je ne sais pas si vous avez déjà  assisté à  un enterrement ou à  ce type de cérémonie, mais il s’agit, et plus particulièrement chez les mennonites, d’un véritable temps d’enfermement, de ressenti intérieur. Il n’y a donc aucune raison que tout cela soit bruyant. Tout le monde connaît bien l’atmosphère, ou plutôt la non-atmosphère, qui règne dans ces moments-là . Mais après, à  chacun d’y voir ce qu’il veut, comme vous par exemple un symbole volontaire de ma part qui ramènerait la croyance de Johan.

J-B D : à  la fin, alors que l’on croit la femme de Johan définitivement morte – la cérémonie est en plus presque terminée – , celle-ci se réveille au baiser de la princesse charmante (?), la cause de sa mort, l’amante de son mari. Cette scène est bien sûr complètement irréelle, mais juste après, sort par la fenêtre entrouverte, une petite feuille ; si l’on revient en arrière, cette même feuille tombe de nulle part vers la moitié du film, lors d’une superbe scène d’amour entre l’homme et sa maîtresse – plus qu’une maîtresse aux yeux de Johan, (mais je symbolise, encore une fois !) – , à  l’intérieur d’une maison. Peut-on y voir ici le fantasme de Johan face à  sa relation, qu’il idéaliserait donc – ce qui voudrait dire qu’à  partir du moment où la feuille tombe et le moment où elle ressort d’une autre maison, rien de tout ce que l’on a vu ne s’est réellement passé – ? Si c’est le cas, il est vrai que cela n’explique pas vraiment la mort de sa femme, il n’a pas la mentalité de rêver à  cela »

Reygadas03_.jpgCarlos Reygadas : Je répondrai oui et non. On peut voir, et d’ailleurs il le faudrait, un signe face à  la présence de cette feuille qui, bien sûr, n’a pas lieu de tomber à  l’intérieur d’une maison et de ressortir de cette façon par la fenêtre dans une autre maison. Mais ce signe n’est pas censé représenter exactement votre version : en fait, il ne s’agit pas d’une relation entre ce qui se passe avant et après. Tout ce qui arrive dans le film se passe réellement, même la fin. Lorsque la femme de Johan se réveille, c’est pour moi la concrétisation de l’acte de Dieu, car je suis profondément croyant, même si je sais pertinemment qu’à  partir du moment où l’on sait cela, on pourra trouver osé le fait qu’une femme en embrassant une autre la fasse revivre, cette résurrection agissant sous la puissance et la direction de Dieu. La feuille représente juste l’incertitude de la relation entre ces trois êtres, et la relation amoureuse en général : une feuille dont on ne sait d’où elle vient, qui navigue un temps dans les airs, pour repartir après, plus tard, dans une autre direction. Cette feuille arrive d’ailleurs à  un moment crucial : juste après la relation sexuelle entre l’homme et son amante, la première dans le film entre elle et lui, ce qui veut dire au final que la décision de Johan se concrétise dans le sexe, et donc qu’une nouvelle direction est prise. Après la résurrection de sa vraie femme par contre, la feuille s’en va et traduit ce que l’on imagine par la suite si l’on a compris le signe de la précédente feuille : c’est à  dire que l’autre décision a finalement été choisie par Johan au réveil de sa femme, oubliant donc, on l’imagine, son amante. C’est d’ailleurs pour cela que la feuille s’en va horizontalement, et que la caméra ne la suit pas, qu’elle s’évade hors du cadre, cela signifie que la situation, la décision sera désormais stable. Je vous l’accorde, tout cela n’est pas forcément facile à  comprendre, et encore moins à  saisir durant ou après le film, mais j’aime peupler mes films de signaux comme cela. Ce sont des petits riens qui prouvent qu’on peut dire de grandes choses. Mais un film n’a pas à  être construit que sur une série de signaux.

J-B D : En tout cas, votre film n’est assurément pas qu’une série de signaux pour reprendre votre expression. Il y a un réel travail sur la matière psychologique des personnages, et surtout la re-création du temps qui laisse pantois.

Carlos Reygadas : Oui, j’ai voulu qu’en 2h15, le film donne l’impression de s’être déroulé en une seule journée (le film s’ouvre sur un lever de soleil et se conclut sur un coucher de soleil), donc pour ce qui est du temps, on peut dire que je le re-crée dans mon film, puisque cette impression est donnée à  la fin, alors que le changement de saisons est visible durant tout mon film.

J-B : Vous êtes considéré par certains comme un génie, par d’autres comme un cinéaste intellectuel et prétentieux…

Reygadas04_.jpgCarlos Reygadas : Certains aiment Spielberg, d’autres n’aiment pas, que voulez-vous que je vous dise ! J’ai un style à  moi, je le reconnais mais sans m’en vanter, ce n’est juste qu’une constatation, je n’ai en aucun cas à  être fier d’avoir un style à  moi, d’autant plus qu' »avoir un style » ne signifie pas grand-chose à  mes yeux… j’essaye de faire des films dont le discours et le décor changent à  chaque fois, donc forcément ma patte s’en trouve modifiée tout le temps. Après oui, dans la manière de construire et de filmer, on retrouve le style ou l’esthétisme d’un réalisateur. Mais quelle importance, le ‘style’, tant que le film est bien fait, bien construit, intelligemment mené.

J-B : Vous allez souvent au cinéma ?

Carlos Reygadas : Non, je ne vais pas souvent au cinéma, je consacre plutôt mon temps à  l’écriture d’idées qui pourraient être au centre de mon prochain long-métrage, car je procède toujours comme ça : je prends un thème, un contexte, des personnages, ou parfois pas, et j’écris des morceaux que je m’efforce, au final, à  relier entre eux. Dernièrement, j’ai revu »Certains l’aiment chaud ! » en cassette, parce que je n’aime pas les DVD, c’est trop compliqué pour moi… un pur chef-d’oeuvre de la comédie romantique américaine! Tony Curtis et Marilyn sont si délicieux ! Sinon, dans le cinéma d’aujourd’hui j’aime beaucoup celui de David Fincher… encore un américain. J’aime sa rigueur et son incroyable précision. C’est vraiment un des plus grands cinéastes de notre temps je pense. Sinon, je peux faire une remarque idiote ?

« Babel » au Mexique, c’est reconsidéré un film commercial, un film à  grand public, tandis que chez vous, (un ami français que je connais bien m’a fait la remarque) il paraît que »Babel » est un film plutôt intime, du »bon cinéma » pour vous…

J-B D : En France, plus ou moins oui. Vous avez du mal à  y croire ?

Carlos Reygadas : Un peu oui, c’est incroyable la différence de statut d’un film d’un pays à  l’autre quand même, mais niveau qualité, j’apprécie le travail d’Alejandro Gonzalez Inarritu. Mais c’est parce qu’il a été labellisé ‘film de Cannes’ qu’il a été reçu en France comme un film intelligent et intime, non ? J’en suis sûr ! J’espère que mes films n’auront pas cet effet-là  auprès de vous, non pas que je ne respecte pas »Babel » mais simplement parce que j’aime garder la saveur du tournage et du film réduit au minimum, qui est projeté dans de petites salles, que peu de gens ne vont voir… Je sais, c’est bizarre et un peu bête, mais j’aime cet aspect du cinéma »l’antithèse du cinéma commercial qui nous tue, quoi !

Interview réalisée par Jean-Baptiste Doulcet

« Lumière silencieuse » est sorti le 05 Décembre 2007

> La critique du film

 

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