Gone Baby Gone

Filmant une ville crasse où chaque personne sue de tout son être, le soleil pénétrant leurs peaux sales et boutonneuses, le cinéaste Ben Affleck déplie une intrigue apparemment peu passionnante (deux enquêteurs s’associent à  la police pour retrouver une petite fille kidnappée), mais filmée dans l’urgence, tout en creusant profondément chacun des personnages, leurs doutes, leurs erreurs, les errements intérieurs que peut provoquer l’action de ‘faire un choix’.

Si »Mystic river » de Clint Eastwood (adapté du même auteur, Dennis Lehane), nous montrait l’après, les traumas, les conséquences d’une histoire sensiblement identique, »Gone baby gone » nous place dans l’instant, là  où personne n’a idée de ce qui sera juste ou ne le sera pas, le moment-clé qui décidera de la suite. Chaque personnage subissant cette sensation d’instantanéité a une profondeur rare, et le film, au-delà  du thriller admirablement filmé (magnifiques plans de visages, scènes d’action splendides et ‘intimes’, tension calme permanente), permet de remettre en cause les choix que l’Amérique a pu faire ces dernières années, concernant la guerre en Irak en particulier. C’est dans un final sobre et interrogatif que le film trouve sa principale force, posant la question personnelle du ‘héros’ (qui n’en est d’ailleurs pas un, juste un humain filmé simplement comme un humain), telle une question universelle : »fallait-il, ou ne fallait-il pas ? » . L’intelligence du film est de ne pas y répondre, et de laisser au spectateur le temps de trouver la réponse – si besoin est – , suivant son point de vue.

Ben Affleck ne se pose donc pas en critique (au contraire de Paul Haggis ou Michael Moore par exemple), mais simplement en philosophe, posé et calme. Aucune rage n’est établie à  l’écran, et même du côté de l’enquête à  proprement parler, tout ressemble à  une colère retenue, à  un ouragan contrôlé. Ainsi, »Gone baby gone » évite la violence gratuite que le monde décrit aurait vite pu présenter, et seule son atmosphère poisseuse et ses dialogues poussés viennent justifier l’interdiction aux moins de 12 ans.

Bref, il s’agit d’un grand film, intelligent et profond, magistralement interprété (Casey Affleck, Michelle Monaghan, Ed Harris… tous parfaits), soigneusement écrit, diablement bien monté et magnifiquement mis en scène. Et ce »Gone baby gone » est une oeuvre qui sait aussi, avant toute chose, faire réfléchir : mais ce n’est pas un film politique. C’est un film sur la politique. Preuve en est lors des expositions de la ville, que Ben Affleck filme avec amour (il y a vécu, et ça se sent), où s’entrecroisent en permanence, peaux noires et peaux blanches, portoricains, asiatiques, handicapés, obèses, SDF… le film, en observant une ville aux lumières (é)mouvantes, décrit une société parfois lâche, enregistre un certain mal-être, met en scène de simples figurants qui savent dirent, de leur présence, l’état d’une ville ou d’un pays avec justesse, respect. Ces individus, ces ‘déchets de la société’, se font engloutir face à  l' »american way of life » cette illusion si grande et dérisoire à  la fois, inaccessibles portes du ‘paradis’ (ou de l’enfer), que le cinéaste semble rejeter, tout en filmant ironiquement certains êtres aux apparences parfaites, mais à  l’intérieur gangréné de mal, de violence, de haine et de traumas. Il y a donc clairement une position de la part du réalisateur, mais une position qui pense à  refléter d’autres points de vue en sachant poser des questions dont les réponses sont volontairement inabouties. à‡a fait beaucoup, pour un premier film…

Jean-Baptiste Doulcet

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Gone Baby Gone
Film américain de Ben Affleck
Genre : Policier, Drame
Durée : 1h55
Sortie : 26 Décembre 2007
Avec Amy Ryan, Casey Affleck, Michelle Monaghan…

La bande-annonce :

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