No Country for Old Men

nocountry.jpgClassés parmi les plus grands cinéastes américains de leur temps, les frères Coen viennent nous présenter leur nouveau chef-d’oeuvre, et prouvent assurément, grâce à  lui, la vitalité, la créativité et l’intelligence du paysage cinématographique américain actuel qui, quoique l’on puisse dire, va pour le mieux. Sur leurs C.V. trônent des films cultes comme »Miller’s crossing » ou »Fargo » et, dans le pire des cas, deux comédies de bonne facture telles que »Intolérable cruauté » et »Ladykillers ». Ici, dans cette adaptation du roman de Cormac McCarthy, les deux frères se surpassent, et livrent de loin leur plus beau film, peut-être pas au niveau global du mythique »Fargo » dont il reprend beaucoup, mais au moins l’un des plus aboutis et des plus surréalistes.

Sur une trame que l’on ne décrira pas dans le détail (qu’elle est maigre !), les siamois réussissent un sommet du genre (à  part), une leçon de cinéma inoubliable, doublée d’un questionnement existentialiste d’une évidente profondeur.
Basant leur histoire autour de trois personnages (le bon ‘héros’ qui réfléchit et qui souffre, élément de la mythologie américaine, le tueur dingue et sans âme, cliché de la violence actuelle qui ronge les Etats-Unis, et le vieil homme du titre – un shérif – , qui représente l’évolution d’une Amérique qui n’a plus besoin de ses vétérans), les Coen brossent le portrait d’un pays sans nom, où règnent le désir de richesse et la violence brute, les absurdités diverses du fonctionnement et la puanteur de la mort, et polarisent les visages de ces trois protagonistes dans le déclin du paysage. Avec un humour cynique qu’ils défendent jusqu’au bout et qui confère au film un aspect pesant et dérangeant, »No country for old men » détruit les barrières géographiques et temporelles, sublime le mouvement et l’espace d’un pays qui n’est plus qu’illusion, et où le châtoyant soleil du Texas ne veut plus dire, comme avant, qu’il fait simplement beau. Et la maîtrise de cette espace frappe l’oeil d’une manière dont on ne se remet pas ; les sublimes contrastes de la photo, ou tout simplement des lieux (déserts arides/chambre de motel moite, par exemple) jouent un rôle merveilleux car, en plus de se varier à  la manière d’une course-poursuite aux infinis terrains de jeu, ils parviennent à  instaurer la magie du climat. Et ici, il n’est presque pas supportable : chaud, péniblement chaud, dégoulinant de pesanteur et teinté d’un soleil qui sue sur la pellicule, le spectateur à  toutes les raisons de se sentir mal à  l’aise, d’autant que la présence quasiment imperceptible de fonds musicaux renforcent l’effet de solitude et de mal-être auparavant provoqué par la simple maîtrise du cadre, de la forme et de la pensée.

Quand les dialogues ne sortent pas de la bouche des comédiens, le silence est quasiment total, presque malsain, et nous met à  la place du témoin, de l’observateur qui, au bout d’un moment, ne peut que se sentir lui-même observé par cette communion de sens basiques. Mais c’est pardessus tout la tension hors du climat orageux qui joue le rôle le plus impressionnant : fixant en gros plans de simples détails qui font tout le décor, misant sur de langoureux mouvements de caméra et sur un développement d’une lenteur aussi fascinante que trépidante… ; les frères Coen signent tout simplement un joyau d’humour noir, de violence exacerbée et de métaphysique.

L’image est si belle, si désirée et si peinte qu’elle donne au film la force de friser la perfection visuelle, tandis que les horribles silences des balles se voient accompagnés d’un fond sonore étonnant, contemporain et imperceptible comme l’est la dernière oeuvre des frères Coen, qui maîtrisent leur sujet en en faisant à  la fois un infime morceau de pellicule, autant qu’un immense moment de cinéma. Immense aussi parce que rarement un scénario aussi simple n’aura été aussi brillamment traité et densifié, et parce que rarement Tommy Lee Jones, Josh Brolin et Javier Bardem n’auront été aussi bons. Emouvant pour l’un, respectivement attachant et horriblement comique pour les deux autres, ils donnent au film le souffle rêvé, les visages parfaits dans ce décor surnaturel du Texas profond. Des décors tous aussi fascinants grâce à  l’objectif des frères Coen, aux couleurs attachées entre elles, des décors qui semblent mouvants mais pourtant sans frontières, alors que la sensation finale dominante est au huis-clos.

Et si l’on pourra à  la rigueur reprocher le manque concret de message(s), on applaudira la manière personnelle dont les réalisateurs suggèrent et laissent au spectateur le choix de retirer de leur film ce que bon lui semble. Un énorme pavé dont les 6 faces pourraient êtres 6 manières de voir le film, 6 possibilités d’y retirer quoique ce soit ; on comprend bien la dénonciation du pouvoir, de la violence, de l’évolution subite, de l’injustice, et même, dans le détail, des médias, en deux sublimes plans où reflètent la silhouette de deux des personnages dans une télévision solitaire.

« No country for old men » est donc un film symbolique, ingénieux, créatif à  chaque nouvelle seconde, et surtout mystérieux. On ne sait pas trop comment, mais le temps semble se désamorcer, la Terre semble danser sous les pieds de ces protagonistes aussi touchants qu’hilarants, puisqu’on ne fait qu’y voyager de courts instants. Mais seul le Ciel ne se soucie de rien. il reste le même, avec ou sans nuages, bleu ou gris, dans la journée éclatante ou dans la nuit effrayante. Il est le témoin d’une cavale burlesque, sensuelle et noirâtre sur les failles de l’homme, d’une balade ininterrompue – même au-delà  de sa conclusion – dans une contrée, une culture, et témoin enfin de trois personnages qui s’opposent, qui sont centrés, non pas au coeur du récit, mais dans différentes artères de ce dernier – puisqu’aucun n’a l’occasion de rencontrer l’autre – . Témoin du nouveau, d’un Monde qui, soudainement, n’est plus du tout le même, et dans lequel tout le monde perd ses repères. Y compris le vieil homme qui, après s’être réveillé de cette fin magnifique, s’évade d’un pays qui n’est pas le sien, pour naviguer tranquillement dans nos coeurs.

Jean-Baptiste Doulcet

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No Country for Old Men – Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme
film américain de Joel Coen, Ethan Coen
Genre : Thriller, Drame
Durée : 2h02
Sortie : 23 Janvier 2008
Titre original : No Country for Old Men
Avec Tommy Lee Jones, Javier Bardem, Josh Brolin…


La Bande annonce :

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