Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street

SweeneyTodd.jpgBurton/Depp, sixième ! Après le magique »Charlie et la chocolaterie » le réalisateur américain revient avec son acteur fétiche pour une histoire sanglante et tragique. Celle d’un barbier qui, injustement envoyé aux oubliettes par un juge inhumain, perd de vue femme et enfant, avant de se reconstruire en Sweeney Todd, un barbier vengeur et bien décidé à  égorger le fameux juge qui a détruit sa vie. Pour être honnête, le nouveau film de Tim Burton aurait été une merveille absolue s’il n’y avait eu ces 20 minutes encombrantes du début, sans âme, mièvres et dénuées de charme. Inégal et traînant en longueur lors de son prologue, cette comédie musicale exubérante commence sur une mauvaise base, parsemée de flash-backs ridicules et de chansons naîves qui ont vite fait de profondément taper sur les nerfs. On ne reconnaît plus que les gris sombres du cinéaste, et la direction de Johnny Depp. Mais juste après, le miracle s’accomplit ; le film s’enfonce dans les profondeurs de son récit pour en puiser une force tragique sublime, que les cadres et la photo proche du cinéma expressionniste viennent magnifier.

Et puis il y a toujours la splendeur macabre »made in Burton » qui, de ses couleurs fumées et ocres, fait parvenir le souffle de la mort à  chaque scène, tantôt avec humour, tantôt avec émotion. Les magnifiques chansons, elles, arpentent une intrigue malheureusement trop simpliste pour faire du film un véritable opéra sur l’existence souillée d’un être. Mais la mise en scène rattrape largement les vides scénaristiques ; succession de gros plans sur des décors parfaits et dans une atmosphère embrumée, costumes et maquillages souvent exagérés comme pour rajouter à  l’oeuvre un des aspects quelque peu fabriqués du film chanté, et matière musicale exceptionnellement riche (et superbement orchestrée), »Sweeney Todd » est assurément un grand film, peut-être pas le plus accessible de son auteur (il faut passer pardessus de nombreuses longueurs et des scènes très sanglantes), mais l’un de ses plus beaux, du moins dans la façon dont il retranscrit avec brio, via des données anciennes, une histoire qui aurait tout à  fait pu être adaptée de façon banale, avec un décor simplement poussiéreux. Mais ici, Burton vise plus loin : ce n’est pas la poussière sur les objets qui fait l’univers, mais plutôt les plans mettant en scène ses objets. La construction de chacun d’eux tient du grand art, situé sur la frontière entre lyrisme aigu et horreur sans fonds, entre amour et vengeance, vie et mort.

Concentré sur un paysage renfermé qui dénote de par ses chemins et son étonnante symétrie les collines psychologiques du personnage, le cinéaste signe un bijou de noirceur, une oeuvre à  la fois originale, novatrice et re-créatrice, contemporaine, stylisée et profondément nostalgique, comme un crépuscule qui amènerait vers la nuit noire. La fin, grand moment d’obscurité justement, de lumière impalpable mais de rouge sang frappant, à  la lisière de Dario Argento, tout en préservant un côté expressionniste allemand que Tim Burton ravive avec une maîtrise inoubliable, est à  ce point marquante qu’il est quasiment impossible de se la sortir de la tête. Poésie de deux âmes à  la dérive qui, dans un accès de folie psychopathe, traquent un enfant innocent dans des souterrains lugubres, avant la consummation d’un corps fébrile et l’égorgement poignant d’un fou qui a réussi à  accomplir son geste jusqu’au bout, élevée par une recherche toujours renouvelée du sens esthétique et le jeu paroxysmique des acteurs, parfois plus proche du mimétisme (comme nous le transmet le cinéma muet des années 1920), donc du mouvement, que de la parole ou du regard. Une fin qui fascine grandiosement, et qui achève sublimement ce conte hors du commun, aux portes du cinéma de l’extrême, truffé de petites folies personnelles et de codes cinématographiques (in)connus.

Jean-Baptiste Doulcet

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Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street
film américain de Tim Burton
Genre : Musical, Thriller
Durée : 1h55
Sortie : 23 Janvier 2008
Titre original : Sweeney Todd – The Demon Barber of Fleet Street
Avec Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Alan Rickman…

La bande annonce :

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