John John

Le plan fixe et muet qui ouvre John John s’attarde d’abord sur les gratte-ciels du centre de Manille avant de plonger vers ses bidonvilles. Des bidonvilles qui constituent le décor unique de la première partie du film du philippin Brillante Mendoza, qui a jusqu’ici essentiellement travaillé dans le domaine publicitaire pour la télévision. Dans ce quartier pauvre, vivent Thelma et sa famille. Elle est chargée par un service social d’élever des enfants abandonnés qui seront ensuite adoptés, le plus souvent par de riches occidentaux. John John – nom de l’enfant élevé par Thelma depuis trois années – doit être aujourd’hui remis à  un couple américain et vit ses derniers moments à  Manille.

Brillante Mendoza nous immerge dans un univers déroutant dont on perçoit à  la fois la terrible promiscuité, l’activité permanente, l’organisation manifeste et une certaine joie de vivre, en dépit de l’extrême misère et des conditions précaires qui s’apparentent à  la survie. La caméra en longs plans-séquences virtuoses du fait de l’exiguité et de l’encombrement des lieux suit dans un premier temps Thelma, puis Mlle Bianca, l’assistante sociale qui vient chercher John John et sa mère adoptive. Encore plus que Thelma, Mlle Bianca nous sert de guide au sein du quartier labyrinthique et surpeuplé.
Avant de partir avec John John, Thelma le prépare pour une fête à  l’école. La scène du bain, moment doux et joyeux qui réunit une mère et son petit, suggère avec subtilité l’attachement de Thelma pour l’enfant espiègle, qui, à  la moindre contrariété, éclabousse de son pipi ses proches – ce qui d’ailleurs ne semble gêner personne.

En quittant l’environnement de Thelma dont elle possède les codes et les usages, le film commence à  faire naître une tension sourde. Mlle Bianca – personnage ambivalent qui veille au bon ordre des opérations et à  éviter les crises – conduit Thelma à  l’orphelinat pour lui montrer le prochain enfant dont elle devra s’occuper. Puis ce sera l’étape ultime : celle de l’hôtel de luxe, surveillé par des militaires, où les attend le couple américain.

John John parvient à  éviter tous les écueils du misérabilisme et du pathos. Pas de vision larmoyante de la misère des bidonvilles. Une misère bien réelle qui oblige Thelma, par exemple, à  acheter à  l’unité les couches pour l’enfant. Pas de séparation déchirante entre Thelma et John John. Elle tient l’enfant endormi dans ses bras puis, la scène suivante, on la retrouve dans la rue.
En sachant trouver la juste distance, Brillante Mendoza réussit néanmoins par d’infimes détails à  exprimer toute la violence de la situation de Thelma. Dans la chambre d’hôtel, la scène de la douche au maniement compliqué sert ainsi de révélateur à  son désarroi : placée dans un monde étranger dont elle ignore les fonctionnements, Thelma est renvoyée à  son statut de mère intérimaire.
A la limite du documentaire, John John évoque toutes les composantes du phénomène de l’adoption, très répandu depuis le début des années 1980, y compris le supplément de ressources pour les mères adoptives. En faisant de Thelma un témoin dépassé par les événements qui l’entourent dont elle n’est qu’un maillon, Brillante Mendoza réalise un film poignant et maîtrisé, influence par le cinéma-vérité. Le type même du film nécessaire qui nous parle de la marche – de plus en plus bancale – du monde.

Patrick Braganti

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John John
Film philippin de Brillante Mendoza
Genre : Drame
Durée : 1h38
Sortie : 27 Février 2008
Avec Cherry Pie Picache, Kier Alonzo, Eugene Domingo, Jiro Manio

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