Julia

aff film_3.jpg« Julia » partage : D’un côté « une caméra, volubile et zéphyrienne, planante sur l’ombre d’une femme pleine et entière pour un film magnifique, magnétique, volcanique, une ode à  la femme et aux frontières ».
De l’autre, « un film d’une longueur qui finit par lasser avec un filmage saccadé, caméra à  l’épaule tressautante, comme seule possibilité de traduire l’énergie et l’urgence »

POUR : il paraît qu’on ne peut pas parler du nouveau film d’Erick Zonca sans citer le »Gloria » de Cassavetes, auquel il emprunte beaucoup. Pourtant, comme tout a déjà  été dit à  ce sujet, sautons la comparaison – passionnante à  faire ceci dit – pour se concentrer un peu plus sur l’essence de ce »Julia » son style épuré et violent, et la construction vertigineuse d’un récit qui se laisse glisser comme une peau de banane, faisant inévitablement tomber le spectateur dans un état d’étourdissement complet. Car la vitalité qui domine le cadre (expression du mouvement, B.O. mélancolique, dialogues percutants incrustés dans la bouche des acteurs, et mouvance justement des comédiens) impose à  celui qui regarde une vive attention, pour l’embarquer finalement dans une histoire folle et sans fin, dans le destin d’une femme qui déraisonne, plonge et décide de se maîtriser.

Le scénario, d’apparence grotesque et classique, est en fait d’une incroyable énergie, jouant des frontières et de la progression narrative vers un point culminant pour faire basculer le film dans le thriller avant qu’il ne soit totalement englouti dans le drame. Et c’est cette alternance savamment dosée qui fait de »Julia » un film immanquable ; la façon dont Zonca imbrique les problèmes d’une femme peu à  peu délaissée et qui retrouve en l’enfant qu’elle kidnappe la matérialisation du désir humain, ainsi qu’un rôle purement maternel, et l’aspect ballade sauvage, sous tension, fondé sur l’illégalité du rapt. Cette sensation – car il s’agit avant tout d’un film de sensations, et non pas ‘à  sensation’ – d’empilement de deux genres diamétralement opposés mais qui finissent par se rejoindre donne une force au film, une sorte de double vitrage, une épaisseur qui lui permet à  la fois le rythme et le splendide. Certes, il ne suffit pas d’un bon scénario pour faire un bon film, mais Zonca nous prouve encore qu’il filme à  merveille, saisissant dans le vif les pleurs hachurés de Tilda Swinton, son incontrôlable violence, ses gueules de bois insupportables, ses cris et ses rires incompréhensibles, mais surtout, derrière ce bouclier, sa délicatesse, qu’elle retrouve au gré de la relation qui s’épaissit entre elle et l’enfant auquel elle commence à  tout avouer en ce qui concerne son enlèvement. La mise en scène crépite, hurle et chantonne à  la fois, rend à  l’écran le moteur d’une vie qui se dirige on ne sait où, et grâce à  cela la tension magnifique qui conduit sur le bord du récit, jusqu’à  une fin subite et poignante, où rien ne se passe comme prévu ; et puis l’on s’aperçoit le stade insensé du film, face à  ce qu’il était au début ; tout a changé, par des chromatismes étincelants et des arpèges fulgurants dans le montage, en un véritable drame humain. C’est un film qui, pour se renouveler, ne tend pas à  développer une idée, mais à  en faire une succession imprévisible de scènes de la vie dans ce qu’elle peut avoir de plus extrême.

Mais au-delà  du regard embrasé que porte Zonca face à  son héroîne, au-delà  de toute fluidité, de toutes les harmonies qui se répandent, il y a Tilda Swinton, magnifique, écorchée vive sur la platitude du désert mexicain, ruisselante de sueurs dans un appartement désaffecté de Tijuana, effondrée dans les bars du sud bouillant des Etats-Unis, pantelante sous le soleil platiné qui filtre les vitres d’un hôtel sombre, et merveilleuse quand elle devient la figure maternelle, dans ces doux moments presque chuchotés par une caméra à  la présence discrète, qui dit, d’un geste ou d’un baiser minuscule, le fossé qui sépare la femme de l’enfant, et l’amour qui pourtant s’échange. Ces moments-là  sont magnifiques, et aussi parce qu’ils sont portés par cette immense actrice qui depuis longtemps mérite bien mieux que ses excellents seconds rôles. En voilà  un à  sa hauteur, un vrai, celui d’une femme dans tous les états possibles, mais qui pourtant ne tombe jamais dans le grotesque, grâce à  la précision psychologique du réalisateur, qu’il travaille dans la continuité du récit et non pas avec une mise en scène pointilliste.

Ce développé imprévisible, dénué de toutes obligations et de toute lourdeur, absorbe l’intensité. Et la liberté de ton, la réflexion sur l’instantané et les courbes du temps, il la gagne au prix de sa caméra, volubile et zéphyrienne, planante sur l’ombre d’une femme pleine et entière, dont les bruissements de respiration sont au coeur d’un film magnifique, magnétique, volcanique, une ode à  la femme et aux frontières. Et ces respirations poussent le film à  respirer lui aussi, avant de s’effondrer comme une façade dont l’architecture venait tout juste d’être déterminée, car les 2h20, qui nous ont donné l’impression de toute une vie, se sont achevées.

Jean-Baptiste Doulcet

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CONTRE : Julia : prénom féminin. Appartenant à  une quadragénaire chômeuse, ayant un sacré problème avec l’alcool qui l’entraîne dans des dérives nocturnes peuplées de rencontres éphémères et conclues par des gueules de bois carabinées. Julia, une femme sous influence en héritière de Gloria, l’héroîne de Cassavetes.
Difficile donc, du moins pendant le premier tiers du film, de ne pas évoquer l’ombre et l’influence du réalisateur de Shadows. Notamment parce que Tilda Swinton en fait beaucoup (trop ?) dans sa prestation mimétique du jeu de Gena Rowlands.

Donc, nous suivons pendant trois longs quarts d’heure la déchéance existentielle de Julia, femme cabossée par la vie, enfermée dans ses convictions, rétive à  accepter l’aide ou les conseils de son entourage. Erick Zonca enfonce le clou, multiplie les scènes de beuverie et de réveil comateux (au fond d’une voiture, dans le lit d’un ami compatissant). Jusqu’au jour où le chemin de Julia croise celui de Elena, une femme paumée et obsédée par l’idée de récupérer son fils Tom.
Dès lors, du portrait d’une femme à  la dérive, le film, après que Julia a kidnappé Tom dans la perspective d’une rançon juteuse, se transforme en course-poursuite. De Los Angeles à  Tijuana (au Mexique, dont Elena est originaire), Julia s’embourbe dans une histoire à  rebondissements – nouvelle version de l’arroseur arrosé en quelque sorte.

Comme Bruno Dumont avec TwentyNine Palms en 2003, le discret Erick ZoncaLa Vie rêvée des anges date déjà  de dix ans – succombe aux sirènes de l’Amérique et pose ses caméras en Californie, puis au Mexique. La frontière entre les deux pays, synonyme de dangers et de destins rocambolesques, comme dernier lieu à  la mode (cf les frères Coen, Inarritu). L’ennui, c’est que Zonca arrive après coup et ne donne à  voir que des images sans grande originalité : le désert surchauffé, l’écart de civilisation entre les deux pays, l’insécurité permanente et la violence sous-jacente du Mexique.

Ce qui pourrait être passionnant dans Julia, c’est de montrer en quoi cette folle aventure peut servir de levier à  son héroîne pour reprendre pied avec sa propre vie. Hélas, le film ne déploie guère de finesse et de subtilité en ce sens. Devenue ravisseuse d’enfant, Julia semble dégagée de sa dépendance à  l’alcool et fait preuve d’une énergie et d’un discernement remarquables. Le rapt comme thérapie ? C’est vrai, on n’y avait jamais pensé…

Enfin, Julia souffre d’une longueur qui finit par lasser : trop de péripéties peu crédibles rajoutées à  une sauce qui a de plus en plus de mal à  prendre, ce qu’accentue un filmage saccadé, caméra à  l’épaule tressautante, comme seule possibilité de traduire l’énergie et l’urgence.
Erick Zonca ne réussit pas vraiment sa virée transatlantique : prisonnier de clichés et de références, son film fatigue à  force d’affectations formelles et d’un fond sans intérêt.

Patrick Braganti

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Julia
Film français et américain de Erick Zonca
Genre : Thriller
Durée : 2h20
Sortie : 12 Mars 2008
Avec Tilda Swinton, Saul Rubinek, Kate del Castillo

La bande-annonce :

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One thought on “Julia

  1. C’est marrant, tu détestes les chef-d’oeuvres! Entre « There will be blood » et « Julia », et je crois que tu n’avais pas aimé « No country for old men »…

  2. C’est marrant, tu détestes les chef-d’oeuvres! Entre « There will be blood » et « Julia », et je crois que tu n’avais pas aimé « No country for old men »…

  3. C’est marrant, tu détestes les chef-d’oeuvres! Entre « There will be blood » et « Julia », et je crois que tu n’avais pas aimé « No country for old men »…

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