A bord du Darjeeling Limited

aff film_4.jpgEn préambule au dernier film de Wes Anderson, un court métrage mettant en scène Jack, un des protagonistes du long à  venir : Jack enfermé dans une chambre d’hôtel de luxe – le titre en est Hôtel Chevalier – attend la visite de son ex-petite amie (séparation ou réconciliation ?). Au cours de leurs discussions, celle-ci lui assène un définitif : il serait peut-être temps de rentrer à  la maison. A elle seule, cette phrase résume parfaitement l’esprit de A bord du Darjeeling Limited. Le »rentrer à  la maison » équivalant ici à « grandir, mûrir, affronter la vie, quoi ».

Lequel Darjeeling Limited est un train bleu traversant le Rajasthan, où Jack a été convié par son frère aîné Francis, ainsi que Peter. Les trois garçons se retrouvent pour la première fois après la mort de leur père pour un voyage de retrouvailles. Organisé par Francis, couvert de pansements suite à  un accident de moto délibéré, ce périple à  haute teneur méditative et spirituelle doit permettre à  la fratrie de renouer ses liens et d’aller de l’avant.
Si les blessures de Francis sont discernables malgré le bandage et longues à  cicatriser de son propre aveu, les deux cadets promènent le même spleen désabusé : Jack tente d’écrire et de se dépêtrer de ses tracas sentimentaux et Peter s’effraie de son futur statut de père, recevant du coup comme une aubaine l’invitation de Francis.
Il y a aujourd’hui un néologisme idéal pour qualifier l’état des trois fils orphelins : l’adulescence, soit une période plus ou moins longue (qui va bien souvent au-delà  de la trentaine) comprise entre la réelle adolescence et le passage à  l’âge adulte. Une peur des responsabilités et des engagements qui se traduit souvent par une attention à  soi démesurée et incongrue : Francis, Peter et Jack en parfaits hypocondriaques avalent quantité de cachets. Et l’incapacité à  couper le cordon ombilical, matérialisé ici par les onze bagages haut de gamme hérités du père que les garçons traînent avec application sans parvenir à  s’en séparer.

Pour son cinquième film, le texan Wes Anderson continue à  explorer les thèmes qui lui sont chers : les névroses dans les familles et les relations compliquées entre les membres qui la composent. La Famille Tenebaum auscultait les ravages d’un divorce sur un trio d’enfants promis à  un avenir radieux. Steve Z. et Ned Plimpton tentaient de s’inventer une relation père-fils dans La Vie aquatique. On retrouve donc ici les mêmes ingrédients où le désabusement mélancolique se conjugue à  l’élégance décalée. Fortement marqué par le passé et l’enfance, le cinéma du réalisateur de Rushmore est délicieusement nostalgique et produit une impression de douceur ouatée et d’apesanteur : utilisation parcimonieuse des ralentis et soin particulier accordé aux costumes et aux couleurs. A bord du Darjeeling Limited se décline à  travers une palette de tons châtoyants : rouge, jaune, orange, vert. Filmé en longs travellings coupés de panoramiques nerveux, le dernier opus de Wes Anderson émerveille et enchante. Le trio formé par Jason Schwartzman, Owen Wilson et Adrien Brody – les deux premiers déjà  fidèles du réalisateur et le troisième nouveau venu – fonctionne très bien par la complicité et l’attachement qui les unissent indéfectiblement. La grande force du film est de savoir rendre légers le poids de la famille et son cortège d’événements tragiques – et c’est d’ailleurs un compliment identique que l’on adressait à  Christophe Honoré l’année dernière.

Durant ce curieux voyage – qui n’épouse d’ailleurs pas les codes habituels du road-movie – le sauvetage de trois gamins indiens en perdition au milieu d’une rivière va servir de révélateur. Il va également procurer au film avec infiniment de délicatesse et de classe une véritable émotion dont, à  vrai dire, il ne se départira plus jusqu’à  la fin. Alors que La Vie aquatique nous avait laissé un peu sur notre faim, sans doute à  cause du jeu trop appuyé de Bill Murray, ici dans un caméo hilarant, A bord du Darjeeling Limited nous rabiboche avec le chouchou de Scorsese et Coppola, qui réussit à  dresser des passerelles entre les grands studios (Disney, Touchstone) et son univers de burlesque contrarié.

Patrick Braganti

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A bord du Darjeeling Limited (Titre original : The Darjeeling Limited)
Film américain de Wes Anderson
Genre : Comédie
Durée : 1h47
Sortie : 19 Mars 2008
Avec Jason Schwartzman, Owen Wilson, Adrian Brody, Anjelica Huston

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