Ploy
Etrange objet de cinéma. Il faut tout de suite reconnaître à Pen-ek Ratanaruang un talent indéniable pour modeler une atmosphère lounge en apesanteur, dans un décor tout sauf original : un hôtel, plus précisément une chambre, certes un peu new age mais déjà vu. Et ce n’est pas tant le décor qui fascine, mais la façon dont Ratanaruang le dessine avec une caméra flexible, virevoltant humidement et lentement au-dessus des corps.
Méditation érotique en quasi huis-clos, ribambelle déconnectée de corps et d’esprits mystérieux, effraction au coeur de la vie d’un couple et de la jalousie que l’apparition débordante d’une jeune fille va engendrer, matérialisation progressive de l’inconnu et de l’invisible contre l’élimination constante du matériau scénaristique et scénique, travail sur la lenteur du cadre et l’expression de l’attente, Ploy est un film extraordinaire, à mi-chemin entre le drame lent, presque poseur, et le film fantastique où tout peut éclater à n’importe quel moment, en témoignent les nombreuses et dérangeantes scènes de rêves qui finissent par constituer à elles seules les relations humaines.
Alternant les personnages comme autant de songes pour relier et finalement construire avec une certaine cohérence la mentalité du couple en question, le montage tortueux fige le film dans une étrange plénitude artistique, au bord du gouffre de l’irrationnel, du subjectif et de l’immobile, emplie d’un désir ardent que se transmettent ainsi les protagonistes. Comme des portraits aux contours gommés, ces êtres, insidieux, émus, errants, rageurs ou amoureux, répandent du venin dans la vie de tout le monde, dans cette petite sphère moite aux échos d’été pesant, scotchée sur terre par de lourds champs-contrechamps contemplatifs. Ambiance sonore, jeux de sommeils sur le décalage horaire, hors-temps, hors-champ, hors-style, concrétisation de l’idéal sexuel… Ploy tient sûrement plus du fantasme qu’autre chose, ou bien dans le cas contraire il peut ne rien signifier. Mais la mécanique entretient un tel échange que l’on se fait hypnotiser devant cette oeuvre aux allures thérapeutiques, anti-frustrations sexuelles.
Et peu importe que le film ne fasse rien pour nous charmer totalement, peu importe que le style soit englouti sous la prétention, et peu importe encore que Ploy (le prénom de la jeune perturbatrice) ne soit pas réalisé à notre intention : l’étrange flottement dans lequel le film baigne fonctionne pour nous happer dans ce couloir sensuel où se lovent cinq personnages surréalistes, qui peu à peu semblent s’envoler (sensation renforcée par l’étage où se situe la chambre, donnant vers une fenêtre qui nous dévoile l’immensité blanchâtre), pour finir par retomber sur terre, simplement, comme si rien de tout cela ne s’était passé. C’est donc cela, un songe…
Jean-Baptiste Doulcet
![]()
Ploy
Film thaïlandais de Pen-ek Ratanaruang
Genre : Drame, érotique
Durée : 1h47
Sortie : 16 Avril 2008
Avec Lalita Panyopas, Pornwut Sarasin, Apinya Sakuljaroensuk
Plus+ :
Site officiel : http://www.ploy-lefilm.com/

