Nés en 68

aff film_17.jpgComme on le disait autrefois aux enfants trop gourmands, on serait tentés d’adresser au duo de cinéastes Olivier Ducastel et Jacques Martineau le reproche suivant : vous avez eu les yeux plus gros que le ventre. Ce n’était en effet pas une mince gageure que de retracer quatre décennies d’histoire française – de mai 1968 à  mai 2007, de la révolution estudiantine à  l’élection de Sarkozy – à  travers le parcours d’un petit groupe de personnages. Au final, un film très long de presque trois heures, mêlant naîvement l’intime et l’historique, qui commence très mal pour s’améliorer dans la partie concernant les années 80, qui souffre d’une interprétation inégale – en gros, les filles s’en tirent mieux que les gars – et d’un manque de souffle flagrant, pourtant indissociable de tout projet romanesque de cette envergure.

Nés en 68 démarre sur les chapeaux de roue sans réelle scène introductive permettant d’exposer le trio principal. A la Sorbonne désorganisée par les manifestations, nous découvrons simultanément Catherine, Yves et Hervé, vingt ans, étudiants au coeur de la révolte de Mai qui bousculera leur existence. Séduits par l’utopie communautaire, ils partent s’installer avec une bande d’amis dans une ferme abandonnée du Lot pour essayer de réinventer un monde s’affranchissant des contraintes économiques et pratiquant l’amour libre. Les tensions à  l’intérieur du groupe et la recherche pour certains de l’accomplissement individuel provoquent l’éclatement de la communauté pittoresque dont seule Catherine restera un membre vaillant et durable. Cette partie inaugurale est la plus ratée du film tant elle véhicule de clichés sur ces doux révolutionnaires, galvanisés par le flower power, le retour à  la nature et le rejet de toute autorité. Le traitement qui ne dépasse jamais les poncifs éculés laisse l’impression que les deux cinéastes ne semblent guère accorder de sérieux et de crédit à  ces jeunes rêveurs. Avec le recul, tout cela apparaît très daté et dénote d’une époque où l’expansion économique et la perspective de jours meilleurs existaient encore. En clair, le film rate son hommage à  l’esprit de Mai 68 en l’enfermant dans une vision simpliste et édulcorée.

Avec l’arrivée de la seconde génération composée de Ludmilla et Boris, les deux enfants de Catherine, Ducastel et Martineau abandonnent le folklore initial pour se confronter à  un monde en plein chambardement marqué par l’irruption du sida dans la vie de jeunes adultes, essentiellement homo dans les premières années de la décennie qui vit aussi l’élection de Mitterrand, formidable moment d’espoir que la rigueur ultérieure aura tôt fait d’anéantir. On sent les réalisateurs de Drôle de Félix nettement plus à  l’aise dans cette partie du film, qui pour le coup gagne en profondeur et en émotion. Les personnages jusqu’ici inconsistants s’étoffent et prennent chair. Une chair malade, meurtrie par le chagrin des disparitions et les épreuves traversées.

Derrière la petite histoire de Catherine et sa bande, dont on peut plus ou moins apprécier les différents rebondissements, Nés en 68 brosse assez subtilement la mutation en creux d’une société qui globalement a renoncé à  ses idéaux – comme Yves devenu le bobo type – ou n’a pas su comment les atteindre – Hervé devenu extrémiste a passé le plus clair de son temps derrière les barreaux. Nés en 68 établit à  sa manière un douloureux parallèle entre les pratiques amoureuses et l’implication militante de Catherine et de Boris. Alors que pour l’une il s’agissait d’un choix ne prêtant pas à  grande conséquence, l’autre affronte la violence d’une maladie dévastatrice et l’individualisation galopante de la société.
Si le film soigne plutôt bien les costumes, il veille moins à  rendre crédible le vieillissement des personnages. Mais, plus qu’à  leurs rides ou leur couleur de cheveux, on est davantage sensibles à  la tristesse résignée et au désenchantement amer que submergent les traits tirés de Catherine, Yves ou Hervé. Loin d’être abouti comme les précédents films du duo, Nés en 68 – un peu l’équivalent français de l’italien Nos meilleures années en moins bien – permet néanmoins à  chacun de revisiter son trajet personnel.

Patrick Braganti

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Nés en 68
Film français de Olivier Ducastel et Jacques Martineau
Genre : Comédie dramatique
Durée : 2h53
Sortie : 21 Mai 2008
Avec Laetitia Casta, Yannick Renier, Yann Tregouët, Sabrina Seyvecou, Théo Frilet

La bande-annonce :

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