BENZINEMAG

Phénomènes

aff film_3.jpgAdulé par les uns, detesté par les autres, M. Night Shyamalan est un de ces réalisateurs qui partagent, semi-foudroyés par les critiques parce qu’ils osent tout, et livrent des visions si pessimistes du Monde qui nous entoure que peu savent les digérer. Ici, tout est question de probabilité ; la menace vient de nulle part, apparaît dès les premières secondes (qui se reflètent dans une fin purement effrayante), et le talent de Shyamalan est de la mettre en scène, à une distinction près, c’est que cette menace n’existe pas, ou du moins qu’elle n’a aucune concrétisation possible à l’écran.
La probabilité qu’ouvre le cinéaste permet directement de grandes évasions philosophiques : la Nature se rebelle contre l’homme, à tel point que tant que l’homme ne se sera pas rendu compte de sa destruction, c’est lui qui sera pris pour victime, et ainsi pour le restant de ses jours.

A la fois effrayant et ironique, mordant et percutant, Phénomènes s’impose comme le plus beau et le plus maîtrisé des films de Shyamalan. Sa manière de créer les ambiances sous un cadre plus que parfait, d’embarquer sa caméra avec envol pour sonder la paranoïa qui peu à peu envahit les survivants, de filmer un brin d’herbe dans le vent pour justifier le danger, tel Le village, rendent Phénomènes étouffant de bout en bout. Le film joue du hors-champ, de l’invisible, du fantasmé, et les jeux de cascades sonores invoquent des présences simplement inabouties. Tout se joue de face ; cette fois, Shyamalan filme en gros plans fixes ses protagonistes, les cadre droit dans les yeux, avec une science de la composition absolument magistrale.

Mais ce qui fait que Phénomènes est un chef-d’oeuvre (en plus des scènes terribles, irrespirables, comme le jeu de rôles sur l’arme à feu en pleine rue, vers le début du film, où chacun se suicide à son tour), c’est qu’il est terriblement émouvant, spectaculairement réfléchi sous son apparente fadeur, celle du film américain un peu trop propre sur lui (c’est le côté ironique du cinéaste), à tel point que plus un plan n’a d’inutilité. L’ampleur symbolique que Shyamalan parvient à instaurer en général rend chaque image plus complexe que la précédente, et à chaque fois plus belle parce qu’elle a une source frontale, primaire, primitive. Alors certes si l’on ne voit pas le discours écologique comme une tactique lucrative, Phénomènes est bel et bien une fureur, un silence, un vent qui prend forme sous nos yeux. Tout est si tragique et sublime à la fois (la mère qui entend sa fille se suicider au téléphone démontre bien le parti pris de Shyamalan de tout nous cacher), tellement mystérieux et clair (la musique accentue ce double effet de spirale étourdissante, totalement imprenable, avec la limpidité déconcertante du phrasé et les effets perlés), que la science-fiction reprend son souffle en ce qu’elle a de plus profond, viscéral. Bien loin des extra-terrestres paumés de Indiana Jones 4 , le nouveau Shyamalan, dans son approche en forme de variation sur la peur des autres et de soi-même, et dans sa manière de reconstituer l’apaisement à travers l’amour et le cocon familial, rappelle La guerre des mondes, l’un des plus grands films de Spielberg. Et c’est aussi la force des films apocalyptiques, dans lesquels il n’y a plus d’espoir ; l’incroyable puissance de leurs images qui laissent sans mots tant elles sont réalistes, plausibles et qui plus est tout à fait irréelles en fin de compte. Pour autant, Phénomènes délivre un message plutôt positif, si ce n’est les trois derniers plans, dont celui affreusement burlesque qui reviendrait à dire que nous sommes la conscience de ce que nous construisons et l’inconscience de ce qui nous a construit.

Certes Shyamalan a des visions peut-être un peu fantaisistes de la science, peut-être se prend-il pour ce qu’il n’est pas, mais en tout cas, quand un si grand metteur en scène signe un si grand travail, on ne peut qu’applaudir à ses capacités, notamment celles de faire du rien une peur primale, inattendue, présente dans sa propre inexistence, et à l’affût d’un être humain. Cette paranoïa dont Shyamalan parle, celle qu’il nous transmet, c’est aussi celle d’une machination politique qui conditionne le peuple à dire ‘terroristes’ quand il ne sait pas qu’il est lui-même le seul coupable. Une paranoïa saisissante et incontrôlée à l’image, en témoigne une scène choc, tellement étourdissante de virtuosité, et tellement impensable dans le plat paysage cinématographique, qu’elle devient, tout comme le reste de cette oeuvre d’ailleurs, quasiment choquante, d’intelligence et de maestria (il s’agira de l’extermination au fusil sur le palier d’une maison que les habitants ne veulent pas ouvrir).

Ainsi Phénomènes avance jusqu’au bout, à petits pas, toujours devant, en éclaireur, sur un montage étonnamment sec, contrastant avec la beauté simple et douce de la photo. Puis peu à peu la folie s’installe. Les hommes délirent, deviennent eux-mêmes ce qu’ils craignent. C’est encore la pensée avant l’action, comme si le monde ne pouvait plus fonctionner autrement que par ce conditionnement dangereux qui nous achève. Phénomènes est en fait un miroir, qui nous renvoie en pleine face nos peurs les plus viles, nos émotions les plus enfouies, les plus chères, et qui nous renvoie aussi une image de l’humain que nous ne soupçonnons pas être, si bien ‘joué’ (que le mot est vulgaire!) par tous les interprètes marionnettisés, absents et intenses à la fois. Quand un personnage réfléchit avant d’agir (ce qui n’aboutit à rien dans le film), le Monde s’écroule. Quand il agit sans réflexion (magnifique scène finale qui prône l’amour total), le Monde avance. Shyamalan, et même s’il est un peu osé, propose que nous redevenions des hommes de Cro-Magnon. Il serait difficile d’aborder face au monde une telle proposition évidemment, mais quand tout cela est si bien dit, quand il y a une telle science de la mise en scène qui soutient le discours, eh bien il faut en prendre compte. Tant que l’homme sera, face à la matière qui se soumet à lui, le simple visionnaire qui solutionne, tout ira bien au niveau de l’art. Même si au fond, plus loin, à propos du Monde, il n’y a aucun doute - et Phénomènes en est la preuve - que Shyamalan réfléchit avant d’agir.

Jean-Baptiste Doulcet

5.gif

Phénomènes (Titre original : The happening)
Film américain de M Night Shyamalan
Genre : Drame, science-fiction
Durée : 1h30
Sortie : 11 Juin 2008
Avec Mark Wahlberg, Zooey Deschanel, John Leguizamo

Plus+
Site officiel

La bande-annonce via Youtube

Commenter cet article

XHTML: Vous pouvez utiliser ces tags dans vos commentaires: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

« Back to text comment
 

Bad Behavior has blocked 638 access attempts in the last 7 days.