Entre les murs

aff film_10.jpgAprès Valse avec Bachir, Gomorra puis Le Silence de Lorna, la question nous taraudait : que pouvait bien avoir de plus Entre les murs, qui lui valut à  Cannes la distinction suprême, laissant (ou pas) aux trois précités des accessits de consolation ? En découvrant le nouveau long-métrage de Laurent Cantet, la réponse tombe comme une évidence : Entre les murs est un très grand film et le fait même qu’il ait fait l’unanimité d’un jury cosmopolite est là  pour prouver l’universalité de son thème et des enjeux qu’il tend à  soulever.

Projet qui tenait au coeur du réalisateur de Ressources humaines depuis longtemps, il se concrétise par la rencontre avec François Bégaudeau, auteur du livre éponyme. Librement inspiré du document de Bégaudeau, le film obéit néanmoins à  la même volonté : montrer l’école comme une caisse de résonance, un lieu traversé par les turbulences du monde. Ce microcosme est ici figuré par une classe de quatrième dans un collège du vingtième arrondissement, placé en zone d’éducation prioritaire. Un collège donc difficile, où les élèves d’origine immigrée constituent souvent la majorité de l’effectif. Le film s’emploie à  décrire les mécanismes qui régissent le travail de François Marin – l’écrivain dans son propre rôle – , prof principal de français. Nous sommes véritablement entre les murs du collège : la salle de classe, celle des profs, la cour de récréation et le conseil de discipline.
Hormis la scène introductive où, après un café pris au zinc, le prof, tel un sportif ou un acteur de théâtre, s’apprête à  entrer en classe – donc sur un ring ou sur une scène – tout se passe à  l’intérieur, se transformant en un réceptacle des enjeux politiques et sociaux. Il n’est jamais ici question de la vie privée des enseignants et des élèves, à  peine une prof fête t-elle sa future maternité, mais c’est une scène en opposition avec la précédente tragique, qui parle d’une probable expulsion des parents d’un collégien.

C’est aussi une grande qualité du film d’éviter tout manichéisme et de ne pas inscrire les protagonistes dans des figures obligées. Ainsi, François, à  l’aise avec l’expression orale dont il cherche à  tout prix à  en communiquer les bienfaits à  sa classe, va t-il buter et voir son autorité vaciller suite au malencontreux usage du mot » pétasse ». Ce qui le projette dans une succession d’ennuis où il apparaît de plus en plus seul, ostracisé aussi bien par ses élèves que par ses collègues ou des parents. Entre les murs bénéficie d’un dispositif en totale osmose avec son sujet : filmé en numérique avec trois caméras, la première sur le prof, la deuxième sur l’élève intervenant et la troisième balayant le reste du groupe pour une mise en scène fluide et rigoureuse.
Ce qu’il ne faut pas perdre de vue – car le débat fait rage ces jours-ci – c’est que Entre les murs est une fiction, pour laquelle les jeunes non-professionnels ont suivi pendant des mois des ateliers de théâtre où l’improvisation et les discussions allaient bon train. Sans scénario préalable, le film s’est petit à  petit construit à  partir de ce matériau, récusant l’idée même que les jeunes jouaient leur propre situation personnelle. On n’est jamais dans un documentaire, mais dans une fiction qui se confronte au réel en en épousant les codes fictionnels : création de situations, recherche d’une certaine dramaturgie.

Pendant plus de deux heures, Laurent Cantet nous rive et nous aimante à  son film traversé de joutes verbales qui montrent bien toute l’importance de la possession du langage. Les scènes de classe sont entrecoupées de moments tout aussi saisissants : un prof qui craque devant ses collègues muets, la rencontre avec les parents d’élèves et le conseil de discipline, point d’orgue du film où se dessine l’énorme écart de points de vue entre collègues. Entre les murs se déroule sur une année scolaire complète, une durée que l’on perçoit par les tenues vestimentaires successives, mais aussi par la fatigue et l’abattement qui envahissent de plus en plus les traits du professeur, solitaire et ébranlé dans ses certitudes d’homme cultivé, possédant le savoir.

Car, malgré les obstacles (problèmes de langue et de culture, absence de références et de repères), la vie est avant tout du côté des jeunes adolescents hésitant tour à  tour entre l’innocence originelle et la confrontation à  la complexité du monde qui les attend. Difficile de comprendre la réaction épidermique des profs au film, car il semble qu’il soit aussi un bel hommage à  ce métier de plus en plus malmené, de moins en moins reconnu. Peut-être le film est-il par endroits noir et défaitiste – la dernière intervention ne laisse pas augurer beaucoup d’espérance. Encore une fois, Entre les murs n’a pas vocation à  retranscrire telle quelle la réalité. Plutôt en être un prisme – artistique et sociétal – pour mieux réfléchir sur l’état du monde. Une ambition louable dont on comprend très bien qu’elle ait pu séduire Sean Penn et ses pairs.

Patrick Braganti

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Entre les murs
Film français de Laurent Cantet
Genre : Comédie dramatique
Durée : 2h08
Sortie : 24 Septembre 2008

La bande-annonce :

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