Blindness

aff film_4.jpgBlindness, film d’ouverture du dernier festival de Cannes, projeté en compétition, remonté et allégé pour sa sortie officielle en salles suite aux sifflements d’un public un peu agacé lors de la première cannoise, est le nouveau film de Fernando Meirelles. Donc évènement, puisque ledit réalisateur a déjà  signé La Cité de Dieu et The Constant Gardener, deux films forts du vingt-et-unième siècle. Ici, en s’attaquant à  l’édifiant roman de José Saramago, il livre un film d’anticipation étrange, inspiré et aux élans apocalyptiques obsessionnels.

Sa mise en scène, véritable carnaval de trouvailles visuelles et de choix risqués, ouvre le film sur un agrandissement total de la technique en une sorte d’épopée dans laquelle la réalisation se confond. Chaque scène, aussi improbable soit-elle, est l’occasion pour Meirelles de jouer au caméléon, de tenter l’impossible en optant pour une approche originale des sens. Fondus au blanc, saturation sur les visages livides, recherche d’un décadrage en liaison avec l’impossibilité de se raccrocher à  des repères visuels, Blindness vogue dangereusement entre le sur-esthétisme chic et le renouvellement expressif de la technique cinématographique. Un peu à  la manière du Scaphandre et le papillon de Schnabel dans la transmission du ressenti d’un handicap, et présenté lui aussi dans la même section il y a un an à  Cannes, Meirelles choisit les extrêmes, des prises de vues subjectives, des contours flous, une manière de caresser les sensations des personnages et de rebuter le spectateur dans une collision d’images frontales. Et c’est toute la force de Blindness que de savoir nous plonger dans un désaccord, savoir nous déshabituer de notre confort de perception artistique. Sans jamais céder, pour autant, à  une abstraction visuelle vide de sens qui coulerait immédiatement l’effet et le discours du film, Meirelles trouve le parfait compromis entre une certaine phase de cinéma-vérité (même s’il n’est pas ancré dans un contexte réel), c’est-à -dire comme un film précis dans ses nombreux mouvements de caméra infondés au sol, et un film sur-réalisé, aux effets tocs agaçants.

La vision des faits de Meirelles, ou plutôt de Saramago, a de quoi faire froid dans le dos ; ici, on ne sait pas pourquoi le Monde tombe aveugle, et peu importe, Blindness s’intéresse plutôt à  la survie d’une micro-société qui doit réinventer des règles, réapprendre à  vivre au fur et à  mesure que les personnages se dessinent, soit bons et pleins d’altruisme, soit fêlés et retombant dans une animosité dangereuse. L’aveuglement devient le prétexte au symbolisme évident d’un monde à  qui l’on ôte la vue pour mieux voir. Le réalisateur remarque, à  travers une dure analyse comportementale, que tout homme coupé du monde redevient animal, réorganise l’action comme un geste primaire et originel. Le propos n’est pas original en soi et auparavant déjà  prouvé, mais le lien qu’il établit avec une société contemporaine toute aussi destructrice malgré ses diverses compositions et sa construction, permet au film d’éveiller les consciences.

Blindness est scindé en deux parties, et c’est peut-être ce découpage un peu particulier qui rebutera (ainsi que l’allègement de certains personnages, comme celui de Danny Glover, pourtant fort intéressant mais amputé lors du remontage). La première (si l’on ne compte pas l’introduction qui montre l’épidémie se propager sans raison) montre un groupe de survivants eux-même déjà  en guerre et qui doit injustement se battre pour survivre. L’éthique n’a plus sa place, l’unité se dissout en plusieurs camps, eux-mêmes partagés entre les quasi-animaux et ceux à  qui il reste une once d’humanité. Il y a une scène formidable dans cette partie justement, c’est celle, très émouvante et d’ailleurs l’occasion pour Meirelles de transformer sa caméra en un éveil à  la captation amoureuse, où une jeune femme asiatique retrouve son mari dans une clarté laiteuse qui ne laisse refléter que la forme de sa main et de ses ongles vernis d’un rouge agressif, couleur du désir passionné. Ce magnifique moment s’enchaîne à  la grâce plus simple des visages (un court moment où, à  travers les simples notes d’une chanson diffusée à  la radio, le groupe se met à  sourire, à  s’émouvoir par la force de ce qu’ils entendent), ou alors à  des plans rebutants et inclassables, peuplés de crasse et de mort, de déchéance et de chair consumée. Et puis évidemment cette séquence d’une bestialité effrayante où les femmes se livrent comme des prostituées, dépitées de ne rien pouvoir faire d’autre pour survivre et faire survivre les autres, face à  des hommes en manque de sexe qui, croyant gentiment profiter, se retrouvent coupable d’un viol dont il ne prennent pas pleinement conscience. Blindness tient un peu sur cette scène ; un mélange de désir honteux, dans lequel les gens rêveraient de s’aimer même sans se voir, et une puissance étrange, venue d’ailleurs, notamment par la musique (pour accentuer les figures christiques que revêt le film, Bach est souvent cité dans un mixage étonnant).

On regrettera que le film s’écroule lors de la conclusion de la deuxième partie (où les aveugles sont à  l’air libre, dans une ville fantôme et détruite, à  mi-chemin entre New-York, Paris, Tokyo et Berlin), sorte de fin naîve aux symboles obscurs sur la personne qui nous guide tous dans la vie, au-delà  de Dieu. Etonnant de voir que le cinéaste n’aille pas jusqu’au bout de son désespoir et qu’il préfère un happy-end dont la force est amoindrie par son manque d’explications, par son arrivée miraculeuse et soudaine.
Blindness passe alors à  côté du grand film, et cette version définitive qui nous est présentée manque d’approfondissement sur certains personnages, ce qui condamne cette oeuvre forte, originale et objective, au fort potentiel philosophique et spirituel, à  n’être qu’un très bon film, une tentative de cinéma extra-terrestre qui prend vie dans la brillance d’un blanc approfondi et dans la noirceur toute devinée des êtres qu’il met en scène.

Tous les acteurs (en particulier la toujours parfaite Julianne Moore, l’une des actrices les plus passionnantes de sa génération), extrêmement talentueux, savent leur donner cette dimension à  la frontière du bon et du mauvais, dans un affranchissement de la neutralité qui leur confère toute leur beauté. Leur justesse corporelle, et par extension expressive, se fait parallèle à  la façon dont Meirelles met en scène, la façon dont il observe l’homme posséder toujours plus, devenir un zombie (ce que le film s’amuse par moments à  rappeler lors des scènes de foules effrayées), une bête violente qui cherche à  trôner et à  dominer dès que l’occasion s’en présente. Cette vision du monde, pleine d’une conscience et d’une urgence qui mettra vos sens en alerte, magnifiée par une mise en scène singulière et visant dans le mille, n’est pas prête d’être oubliée tant elle tient d’une nécessité morale et d’une urgence à  changer le politique.
Un film original, réfléchi, et franchement audacieux de tous points de vue.

Jean-Baptiste Doulcet

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Blindness
Film brésilien de Fernando Meirelles
Genre : Drame, fantastique
Durée : 1h58
Sortie : 8 Octobre 2008
Avec Julianne Moore, Mark Ruffalo, Alice Braja

La bande-annonce :

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