Dernier maquis

aff film_9.jpgMine de rien, Rabah Ameur-Zaîmeche s’est imposé en trois films comme un cinéaste majeur, dont l’oeuvre en cours allie réflexion politique à  exigence formelle avec une indéniable radicalisation dans les dispositifs mis en place servant à  appuyer un discours pertinent sur le monde du travail et des relations sociales. Dans ses deux premiers longs-métrages, le réalisateur investissait des territoires plus conventionnels et balisés : la cité et le bled algérien où il interprétait lui-même Kamel, d’abord victime de la double peine, ensuite de retour dans son pays d’origine où il devenait un homme hors et dans la place.

Dans Dernier maquis, il compose Mao, un patron musulman, à  la tête d’une entreprise de réparation de palettes et d’un garage de poids lourds. Il décide d’ouvrir sur le site une mosquée en nommant un imam sans aucune concertation auprès de ses employés. Le film prend place au fond d’une zone industrielle à  l’agonie, quelque part à  la lisière de la Seine Saint-Denis, sans doute pas très loin de Roissy, eu égard aux nombreux avions qui traversent le ciel. En quelques plans fixes, Rabah Ameur-Zaîmeche installe un décor étonnant, composé d’empilements et d’alignements de palettes rouge vif autour desquelles s’articule un incessant ballet de chariots élévateurs. Les rares échappées de ce terrain vague – presque transformé en installation d’art contemporain – nous conduisent a contrario sur les berges d’une rivière pour des scènes à  l’atmosphère très apaisante, digne du cinéma de Renoir.
On serait tentés de dire qu’il se passe peu de choses dans Dernier maquis, des faits infimes pourtant emplis de signification : un des mécanos tente de se circoncire lui-même, des échanges nourris interviennent dans le groupe au sujet du choix unilatéral de l’imam, un ragondin découvert apeuré dans la fosse du garage est relâché dans l’eau. Comme il l’avait déjà  montré dans ses réalisations antérieures, Rabah Ameur-Zaîmeche aime prendre son temps, flâner, observer. Il a cette particularité à  vider les plans pour les fixer dans leur étrange désolation. En dépit du rôle qu’il endosse – un patron qui doit faire tourner son affaire et est amené à  arrêter l’activité du garage – l’acteur-cinéaste ne se départ jamais d’une attitude bienveillante et empathique et laisse entrevoir ses interrogations et ses doutes.

A l’instar d’un Nicolas Klotz avec La Blessure, Rabah Ameur-Zaîmeche fabrique un cinéma éminemment politique qui met en scène une population de précaires, de sous-prolétaires, d’Arabes et de Noirs à  la frontière de la clandestinité et qui confronte ses personnages aux réalités absurdes du monde moderne. Le cinéaste au regard à  la fois aiguisé et tendre n’apporte aucun point de vue tranché et définitif sur les questions essentielles du vivre ensemble, de la perpétuelle négociation entre les hommes. Cette zone délabrée, à  l’abandon – qui constitue, d’ailleurs, à  travers la planète un décor récurrent du cinéma actuel – devient une sorte de théâtre où s’invitent les enjeux contemporains sur les liens entre le monde du travail et la religion islamique.
Si Bled number one faisait de la musique – notamment celle de Rodolphe Burger – une composante forte de sa dramaturgie, Dernier maquis a plutôt à  voir avec la peinture : celle rouge flamboyante utilisée pour réparer les palettes, mais aussi celle considérée comme un art, tant les plans successifs font penser à  des tableaux.

Dernier maquis confirme donc le talent d’un cinéaste singulier, capable de coltiner ses films déroutants au réel, tout en leur adjoignant une forme poétique et contemplative. Il propose du coup une approche originale pour ausculter la société française et donner la parole à  ceux qui ne l’ont jamais, ce qui en fait un artiste nécessaire.

Patrick Braganti

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Dernier maquis
Film français de Rabah Ameur-Zaîmeche
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h33
Sortie : 22 Octobre 2008
Avec Rabah Ameur-Zaîmeche, Abel Jafri, Christian Milia-Darmezin, Larbi Zekkour

La bande-annonce :

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