L’Echange

aff film_3.jpgSi nous ne tenions Clint Eastwood en si grande estime pour nous avoir procuré jadis de si grands bonheurs de cinéma, la charge serait ici encore plus sévère. Sans doute le niveau d’attente et d’exigence vont-ils de pair avec la notoriété et le talent reconnus d’un artiste, plaçant du coup la barre plus haut. Une barre que le réalisateur de Mystic river peine aujourd’hui à  franchir, donnant à  voir un film d’un classicisme figé, d’une longueur redoutable, chargé d’effets particulièrement lourds, flirtant parfois – un comble – avec l’abject et le mauvais goût. Indigne pour tout dire d’un des plus grands cinéastes de la planète.

Un cinéaste qui continue à  aborder les thèmes qui lui sont chers : comment une société façonne un héros, les rapports entre individu et collectif, la réflexion sur tous les fondamentaux de la mythologie américaine, et de manière plus générale, sur la solitude de l’homme dans sa condition existentielle. Dès lors, il n’est pas étonnant que Clint Eastwood ait eu envie de mettre en scène l’histoire incroyable, mais pourtant vraie, de Christine Collins. Dans les années 1920, à  Los Angeles, l’enfant de cette standardiste qu’elle élève seule disparaît. Quelques mois après, la police lui ramène son fils, à  grands renforts de publicité tant la nécessité de redorer son blason terni par des affaires de corruption et la réputation de faire sa propre justice se fait ressentir. A ceci près que le garçon récupéré par Christine Collins n’est pas son fils. Pour la jeune femme débute un combat acharné contre les autorités qui l’amène durant cinq journées à  être internée dans un hôpital psychiatrique. Les pratiques de la police rappellent en effet celles des pires régimes autoritaires et dictatoriaux. Epaulée par un pasteur presbytérien à  la parole influente et écoutée, Christine Collins va aller jusqu’au bout de sa lutte, devenant au fur et à  mesure une héroîne, une Mère Courage, mettant à  jour les turpitudes d’un système gangrené et pourri.

L’Echange échoue cependant à  démêler l’inextricable écheveau qui conduit une femme banale et inoffensive à  devenir la proie et la victime expiatoire de la police de Los Angeles. Et de la même manière, l’acceptation initiale de l’enfant usurpateur reste nébuleuse : leurre accepté en vue d’atténuer la souffrance de la disparition. Si la mise en place progressive met en haleine, les choses se gâtent par la suite : le passage à  l’asile filmé en teintes grises et bleutées multiplie les effets tire-larmes aux grosses ficelles évidentes. Ce n’est rien comparé à  ce qui advient lorsque L’Echange fait entrer un nouveau personnage, tueur en séries de jeunes enfants, réfugié dans un ranch isolé et battu par tous les vents. Dans les réminiscences, les confessions, Clint Eastwood ne nous épargne aucun effet, surchargeant à  outrance son propos qui, du coup, devient dangereusement manichéen. Cette grandiloquence appuyée ne quitte plus le film, y compris jusqu’aux deux scènes finales, où la lourdeur le dispute à  une complaisance gênante – et c’est un euphémisme.
Le classicisme de la mise en scène, la reconstitution de l’époque – le film paraît bénéficier de gros moyens – la beauté de la lumière et de la photo qui privilégie les ambiances crépusculaires ne suffisent certes pas à  susciter le plaisir. Quant à  l’interprétation de Angelina Jolie, elle se résume à  une enfilade de scènes larmoyantes, sans beaucoup de souffle ni de panache. Enfin, le couplet ultime sur les grandes valeurs (américaines ?) sape le film de la même façon – mais pire encore, au demeurant – que la dernière demi-heure de Million dollar baby.
La sauce trop lourde et trop enrichie jusqu’à  l’indigestion – le film finit par être trop explicatif et ne laisse plus aucune place au spectateur – ne prend pas vraiment. Loin d’être nul, L’Echange, opus honnête, restera comme un film mineur dans l’oeuvre magistrale du grand Eastwood – dont on peut vanter, au passage, les qualités de musicien.

Patrick Braganti

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L’Echange
Film américain de Clint Eastwood
Genre : Drame, thriller
Durée : 2h21
Sortie : 12 Novembre 2008
Avec Angelina Jolie, John Malkovich, Michael Kelly

La bande-annonce :

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