Tokyo Sonata

affiche_9.jpgConsidéré comme l’un des artistes majeurs du renouveau du cinéma japonais, Kiyoshi Kurosawa s’est jusqu’alors singularisé par des thrillers fantastiques parmi lesquels Cure en 1997, une sorte de polar esthétique flirtant avec le surnaturel qui lui vaut reconnaissance critique et l’accès à  une diffusion internationale. Toute l’oeuvre de Kurosawa prend place dans la mégapole Tokyo comme décor récurrent au malaise contemporain, à  l’incommunicabilité et à  la solitude. Délaissant les personnages de fantômes, le réalisateur de Loft signe un nouveau film à  priori moins étrange et moins minimaliste que ses opus précédents, tout en continuant à  faire preuve d’un incontestable sens du cadre.

Tokyo Sonata s’articule autour d’une famille ordinaire nippone, composée des deux parents et de deux fils. Sous une apparence paisible, illustrée par le soin maniaque avec lequel la mère, femme au foyer, s’occupe de la petite maison impeccable, vont pourtant se révéler de nombreuses failles. Sans doute creusées par la figure paternelle, un cadre administratif, licencié sans préavis (pour le remplacer par des employés chinois beaucoup moins chers, apprend-on au passage), qui refuse d’annoncer la nouvelle à  son épouse, par honte, mais aussi par peur d’écorner son autorité. Dont on perçoit qu’elle constitue un principe fondateur de la cellule familiale au Japon. Pour cet homme rigoureux, son fils aîné, souvent absent du foyer et qui se prépare à  rejoindre les soldats américains, est un bon à  rien et de la même manière, il ne veut pas entendre parler des désirs du cadet à  apprendre le piano. Observatrice et conciliatrice, la mère, douce et presque soumise, sent bien que quelque chose se délite dans sa maison.

Ce qui ne va pas manquer de se produire, mais de manière métaphorique, ou plus précisément par le biais d’événements extérieurs et traumatisants qui ont pour fonction d’ouvrir une brèche dans leur existence. Un cambriolage, une nuit en prison ou passée allongé sur un trottoir auront pour les protagonistes un effet déclencheur, les obligeant à  repenser leurs positions soudain chahutées et mises à  mal. Si l’aîné, parti sous d’autres cieux, doit chercher par lui-même ses propres voies, l’avenir des trois autres semble bien passer par une nouvelle cohésion, dont la scène finale, proprement bouleversante, offre la plus parfaite des illustrations.

Dans la petite maison frôlée de près par des trains de banlieue, se joue un drame familial, à  la fois banal et unique. Kiyoshi Kurosawa l’utilise aussi comme un prisme à  travers lequel il dresse un état de la société nippone actuelle, : sous les ponts s’entasse la misère humaine, dans les rues les cadres au chômage et les exclus partagent la même queue aux soupes populaires. La honte et la résignation soumise – les gigantesques files d’attente à  l’agence pour l’emploi, où aucune parole n’est échangée, aucun débordement constaté, en témoignent – laminent jusqu’à  la possibilité de l’irrémédiable la ville tentaculaire.

Avec Tokyo Sonata, Kiyoshi Kurosawa s’installe comme un digne héritier du maître Yasujirō Ozu, partageant avec lui la structure d’un récit à  la trame très simple, sans actions spectaculaires, ainsi qu’un formalisme sobre, dénué de toute dramatisation excessive. Le changement de registre sied tout particulièrement à  Kurosawa qui déploie ici des trésors de finesse et de subtilité. Tout simplement beau.

Patrick Braganti

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Tokyo Sonata
Film japonais de Kiyoshi Kurosawa
Genre : Drame
Durée : 1h59
Sortie : 25 Mars 2009
Avec Koji Yakusho, Teruyuki Kagawa, Kyoko Koizumi

La bande-annonce :

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