Nulle part, terre promise

affiche_4.jpgLe constat se fait sans plaisir ni sans volonté de polémiquer, : mais les quelques plans finaux de Nulle part, terre promise entre les plages de la Manche et le tunnel ferroviaire passant sous la même mer font soudain paraître Welcome, le dernier film de Philippe Lioret, bien terne, aucunement habité d’un véritable regard de cinéaste, prompt à  s’emparer de la plus sordide des réalités pour y apposer son point de vue et le transformer en une authentique proposition de cinéma. Ce qu’est à  n’en pas douter le nouveau long-métrage d’Emmanuel Finkiel, qu’il aura fallu attendre dix années après le déjà  impressionnant Voyages, sorti en 1999 et qui s’était vu doublement récompensé du Prix Louis Delluc et du César pour une première oeuvre. Voyages, fiction construite à  base du réel, croisait la trajectoire de trois femmes sous fond de mémoire de la Shoah et se singularisait déjà  par un traitement quasi documentaire duquel se dégageait pourtant une dimension poétique indubitable.

C’est pourquoi Nulle part, terre promise ne rompt-il pas avec le dispositif installé et les intentions manifestées par Emmanuel Finkiel dix ans plus tôt. Ici, on retrouve trois parcours, : un jeune cadre, une étudiante, un kurde et son fils. Trois destins qui sont aussi trois mobilités, déplacements géographiques qui permettent de sillonner l’Europe en tous sens, d’en dresser un état des lieux absolument désespérant, où chacun, en quête de sa terre promise, quel que soit son statut, doit affronter un monde de plus en plus âpre, où la solitude et l’absence de communications réelles, en dépit de tous les moyens dont disposent les plus nantis, deviennent le lot commun.

Emmanuel Finkiel embrasse l’ampleur de son sujet à  travers l’assemblage des fragments de vie de ses personnages, à  la frontière du documentaire. Le cinéaste possède cette faculté à  investir les lieux, qu’il s’agisse d’une usine vidée de ses machines expédiées en Hongrie et occupée par ses ouvriers en colère ou d’une remorque de camion devenu l’étroit refuge de clandestins migrants. Nulle part, terre promise est débarrassé de toute psychologie et n’inscrit pas ses personnages dans une histoire personnelle, choisissant de les isoler pour en faire les pions d’un jeu dont les règles leur échappent à  coup sûr.

Dans ce monde chancelant, le dialogue est rompu, les rares mots échangés servent à  véhiculer des informations pragmatiques. Aussi les échanges sont-ils réduits ici, et quand quelques paroles circulent, c’est bien souvent dans un mélange de langues. Pour seule consolation, Emmanuel Finkiel nous offre l’attention protectrice d’un père pour son enfant, la prise de conscience d’un cadre dont on n’oubliera pas de sitôt le regard sans cesse apeuré, exprimant aussi une étrangeté à  soi-même et au monde qui l’entoure. A travers l’attitude de l’étudiante qui, retranchée derrière sa petite caméra, filme les pauvres et les déshérités parce qu’elle s’imagine qu’ils sont emplis d’une force unique, le réalisateur de Madame Jacques sur la Croisette s’interroge sur la puissance des images et le rapport souvent ambigu que leur créateur entretient avec elles. Ou comment s’offrir une bonne conscience, se leurrer sur le sens que l’on pense donner à  sa vie.

Pendant 1h35, nous traversons de mornes paysages, des friches industrielles aux centres des villes, squattés par des sans-abri. Les remparts, réels ou figuratifs, existent bel et bien entre les personnages et l’extérieur, : une caméra refuge derrière laquelle se cacher pour l’une, un quadrillage barrant la minuscule ouverture d’un camion pour tenter de percevoir le défilement des routes et des poteaux télégraphiques pour d’autres.
Nulle part, terre promise réussit parfaitement son objectif par la puissance de ses images, la haute tenue de son montage et l’absence totale de caractérisation psychologique ou biographique de ses protagonistes. Le film, à  son tour auréolé d’un prix, le Jean Vigo 2008, se veut une tentative de description rigoureuse, voire exhaustive, d’un univers matériel, où s’amoncellent des objets, des corps humains et où se dessinent autant de trajets géométriques.

Tourné sans scénario et en caméra HD, dans l’optique de se dédouaner de la ligne narrative, Nulle part terre promise est à  la fois désespérant dans ce qu’il nous montre et enthousiasmant dans la façon qu’il possède à  nous le restituer. C’est bien l’oeuvre d’un artiste déterminé, en adéquation entre les moyens qu’il met en branle et la forme qu’il veut obtenir, qu’il nous est donné de voir. Et qui ainsi remplit haut la main une de ses raisons d’être, : nous parler, toujours et encore, de l’état du monde dans une vision infiniment personnelle, qui n’en est pas moins inventive, brillante, mêlant l’intime au collectif. On n’en voudra donc pas à  Emmanuel Finkiel de sa rareté, si elle est nécessaire pour donner le jour à  des films aussi majeurs.

Patrick Braganti

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Nulle part, terre promise
Film français de Emmanuel Finkiel
Genre : Drame
Durée : 1h35
Sortie : 1er Avril 2009
Avec Elsa Amiel, Nicolas Wanczycki, Haci Aslan, Haci Yusuf Aslan

La bande-annonce :

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