Boogie

affiche_12.jpgLe plan fixe d’ouverture de Boogie – et le film en comportera beaucoup – montre un père en train de jouer avec son fils sur une plage de la mer Noire. Entre envol de cerf-volant et construction d’un château de sable, Bogdan le père ne réussit guère à  captiver l’attention d’Adrian, gamin agité et colérique. Un malaise commence à  poindre que l’irruption de Smaranda la mère ne va qu’accentuer lorsque Bogdan se jette dans l’eau glacée de ce 1er Mai de villégiature – parenthèse que s’accorde le jeune couple loin de Bucarest et d’un travail harassant. L’irritation provoquée par la différence de points de vue sur l’éducation de leur fils affleure dans les échanges brefs et dénués de réelle tendresse du couple. La rencontre inopinée de deux amis de jeunesse de Bogdan – surnommé Boogie par ceux-ci – est le prélude à  une longue nuit mettant à  vif les tensions intériorisées et l’écartèlement d’un homme tiraillé entre une vie respectable et responsable, source de monotonie et d’aisance financière, et une existence plus libre, mais aussi plus précaire et démunie, incarnée par les deux potes, loosers sympathiques.

Pour son premier long-métrage, le roumain Radu Munteanu dresse un portrait radical et sans concessions de la veulerie humaine, ses lâchetés et ses compromissions. Rapidement, la lumière solaire du bord de mer fait place à  l’obscurité nocturne et son cortège de lumières froides et glauques qui éclairent les étapes successives de la virée de Boogie et de ses deux potes, : restaurant, bowling, boite de nuit et pour finir chambre d’hôtel banale en compagnie d’une prostituée ramassée au cours de la nuit. Pourtant, rongé par le doute, Bogdan quitte ses amis en début de nuit pour rejoindre sa femme et son fils, mais la scène de ménage qui l’attend et révèle la faille en train de s’ouvrir et de se creuser dans une escalade verbale de plus en plus tendue et oppressante le fait revenir sur sa décision. Il rejoint les deux autres pour épuiser en leur compagnie les possibilités offertes par cet ersatz de liberté recouvrée avant de regagner ses pénates au petit matin.

Radu Munteanu ne juge jamais ses personnages, se limitant à  filmer en longs plans-séquences la dérive existentielle de personnages au mal-être palpable. Tour à  tour précis de décomposition d’un couple qui entrevoit la nécessité du dialogue avant l’accumulation irréversible des griefs, réflexion métaphorique sur la situation de la Roumanie tournée de plus en plus vers les affaires et l’illusion du bonheur matériel, Boogie parvient aussi à  déjouer les différentes pistes qu’il échafaude, : la rencontre d’une hôtesse accorte au bowling demeure sans suite et la réunion du quatuor final réserve elle aussi ses surprises. Personnage central du film, Bogdan semble être à  la fois présent et absent. A plusieurs reprises, la caméra le saisit le regard vide et absent, scrutant des scènes auxquelles il paraît être étranger. Incarnant la réussite matérielle et privée – mariage, un enfant, un second en gestation, métier à  responsabilités – Bogdan suscite du coup la convoitise de ses deux amis englués dans leur galère respective. Ici ou ailleurs, en Suède comme en Bulgarie ou en Turquie dont le voisinage influent imprime aussi le film, l’herbe n’est certainement pas plus verte. En dépit de la routine prévisible et des conflits à  venir, la solution ne peut plus passer que par la résignation, le retour à  la normalité (renoncer à  boire, fumer…). A rentrer dans le rang pour devenir adulte et grandir.

Dans cette longue nuit, Bogdan exécute une sorte de baroud d’honneur dont les conséquences restent encore inconnues, même si Radu Munteanu laisse deviner la voie empruntée en envisageant une trêve entre mari et femme, dont la pérennité n’est nullement acquise. A l’image de la villa délabrée et désertée, y compris par les paons, de l’ancien dictateur Ceausescu, que les trois potes observent à  l’aube, l’effondrement et la déréliction sont à  l’oeuvre, mais n’empêchent en rien le passage à  l’âge adulte. La Roumanie continue à  nous envoyer par l’intermédiaire d’une génération de cinéastes prometteurs des nouvelles d’elle-même, et plus largement des rapports humains. Constat amer qui ne s’embarrasse d’aucune fioriture ouvrant sur un film juste et formellement convaincant.

Patrick Braganti

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Boogie
Film roumain de Radu Munteanu
Genre : Drame
Durée : 1h43
Sortie : 17 Juin 2009
Avec Anamaria Marinca, Dragos Bucur, Adrian Vancica,…

La bande-annonce :

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