L’Armée du crime

affiche_7.jpgEn 2006, le marseillais Robert Guédiguian était allé poser ses caméras dans le pays qui vit naître ses ancêtres pour Le voyage en Arménie, film un peu trop bavard travaillé par le poids des origines. Aujourd’hui, avec L’Armée du crime, les motivations du cinéaste lorgnent davantage du côté de l’histoire, de la commémoration et de la pédagogie, de l’hommage aussi à  tous les étrangers qui sacrifièrent leur vie pour une nation qui les acceptait à  peine, quand elle ne les dénigrait pas pour leur religion ou leurs convictions politiques. Une époque où il était mal vu d’être juif ou communiste. Comme le dit avec un humour désespéré un des jeunes membres du groupe Manouchian, la résistance n’est vraiment pas un métier d’avenir.

En 140 minutes, le réalisateur de Marius et Jeannette retrace l’histoire du groupe mené par le poète Missak Manouchian, composé de jeunes juifs venus des quatre coins d’Europe, qui organisent dans la clandestinité et au péril de leur vie des attentats contre l’occupant allemand et les collaborateurs, : pose de bombes et assassinats se multiplient. Provoquant la colère de la police française, le groupe est pourchassé, arrêté puis torturé jusqu’à  l’exécution finale de ses vingt-trois membres au Mont Valérien le 21 Février 1944.

Un tel sujet ne peut que susciter la sympathie du spectateur, mais pourtant L’Armée du crime manque singulièrement de souffle et de lyrisme pour en faire un très grand film – à  l’égal, par exemple, de L’Armée des Ombres de Jean-Pierre Melville (1969) qui demeure la référence sur l’évocation du statut de résistant. Ici la reconstitution soigneuse et la déférence évidente qui habite le réalisateur finissent par être des obstacles à  une plus grande audace formelle, qui fasse de cette évocation scrupuleuse et didactique une épopée tragique balayée par le souffle de l’Histoire. Ainsi la mise en place des différents protagonistes dans leurs univers respectifs qui seront ensuite rassemblés sous la férule de Manouchian procède-t-elle trop d’un dispositif narratif convenu. L’Armée du crime parvient néanmoins à  nous captiver davantage dans la succession des actions des résistants étrangers tant celles-ci sont porteuses d’une dramaturgie intrinsèque. Là  où Melville s’attardait sur le sens de l’honneur et de la fraternité en plongeant ses héros dans une solitude crépusculaire, Robert Guédiguian montre avant tout le groupe en activité (les repérages et la préparation), puis les conséquences tragiques (arrestations et tortures).

On a l’impression que le réalisateur est prisonnier de son sujet, qu’il se bride volontairement dans l’objectif en soi louable de ne pas trop en faire et de supprimer tout effet pouvant créer une émotion facile. A force de cadenasser la narration, il en limite d’autant la portée. Paraissant obéir aux mêmes injonctions, l’acteur Simon Abkarian opte pour la sobriété et un jeu minimal, mais du coup peine à  insuffler le moindre magnétisme à  son personnage, ce qui rend un peu irréel l’engagement des jeunes juifs qui composent le groupe. A l’inverse, les jeunes acteurs, dont Robinson Stévenin et Grégoire Leprince-Ringuet, expriment avec justesse et intensité la ferveur de participer à  une cause dont ils connaissent les répercussions terribles qu’elle entrainera tôt ou tard.

L’Armée du crime semble donc déployer un certain nombre de figures imposées, : du policier à  la solde de l’occupant en se montrant plus zélé et imaginatif que celui-ci à  la jeune femme vendant son amoureux et ses amis pour d’hypothétiques promesses formulées par un fonctionnaire consciencieux et libidineux. , Sur fond des rengaines de Chevalier et Trénet, le film réussit cependant de temps à  autre à  recréer l’ambiance délétère de l’époque, où le moindre coup frappé à  la porte effraie, où la suspicion et la méfiance sont devenues des règles de vie. L’idée de résistance fait partie des fondamentaux du réalisateur de Lady Jane, et on perçoit à  l’évidence l’hommage sincère et vibrant, empli d’une solennité et d’une componction qui tuent dans l’oeuf toute invention formelle et narrative, qu’il tient à  rendre au groupe Manouchian. Le poète qui dut apprendre à  se servir d’une arme répugnait à  tuer, il déclarait malgré tout être du côté de la vie. C’est effectivement bien de ce côté-là  que se place L’Armée du crime, film donc honnête et schématique, à  l’esthétique lisse d’un téléfilm et à  la mise en scène sans véritable envergure, dont le principal intérêt réside dans son dessein formateur.

Patrick Braganti

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L’Armée du crime
Film français de Robert Guédiguian
Genre : Historique
Durée : 2h19
Sortie : 16 Septembre 2009
Avec Simon Abkarian, Virginie Ledoyen, Robinson Stévenin, Grégoire Leprince-Ringuet,…

La bande-annonce :

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