Rien de personnel

affiche_9.jpgEnnuyeux et répétitif pour l’un, qui choisit de s’adresser directement au réalisateur, singulier et sophistiqué pour l’autre, qui répond au premier, Rien de personnel divise Benzine qui, pour le coup, invente sa propre mise en abyme.

Cher Mathias Gokalp,

Rassurez-vous, cela n’a rien de personnel. Je sais bien qu’il s’agit de votre premier film, mais le sempiternel bon coeur de la critique a décidé, cette fois, de ne pas être au rendez-vous. Ne confondons pas empathie et respect pour le travail d’autrui. Pour être franc, votre film m’a paru détestable, mais pour autant, aucune raison de cracher dessus à  titre vengeur (car, quelle vengeance?). Non, je me rends compte des moyens déployés, du travail qui a été nécessaire, des peurs, des doutes du métier quand l’on plonge la tête la première dans la cour des grands (casting quatre étoiles et festival de Cannes, s’il vous plaît!). Seulement voilà , vous avez beau être un jeune nouveau, qui plus est du cinéma français, je n’ai aucune raison, pas même une lichette de patriotisme mal dissimulé, pour défendre votre film, tout simplement parce que celui-ci m’a noyé dans un ennui massif contre lequel même la force de mes deux bras n’a pu lutter.

Je vous reconnais une certaine assimilation de l’écriture à  fragment (quoique plus d’ambition que de codes maîtrisés), et même un sens de la mise en scène qui, ma foi, n’a pas forcément à  rougir de quiconque, car voilà , dans toute cette foule, votre objectif n’est jamais au mauvais endroit, sans être vraiment au bon non plus à  vrai dire. Mais vous n’êtes pas Robert Altman. Peut-être d’ailleurs n’avez vous jamais voulu y ressembler ou prouver quoi que ce soit, mais l’on ne peut s’empêcher, malgré la différence du style, de revenir à  la comparaison avec ce virtuose de l’architecture artistique. Votre film, lui, manque des fondations essentielles pour bâtir tel récit en un lieu commun qui aurait vite tendance à  nous arracher bâillements et fléchissement de la colonne vertébrale. Il ne suffit pas (attention, cela n’a rien d’une leçon), de coller des vignettes de dialogues les unes aux autres en les répétant le nombre de fois qu’il vous chante pour créer tension et attention. Le principe des différents points de vue vire à  l’anecdotique et rend chaque personnage inintéressant car il se base sur un cercle fermé (décor unique mais inexploité, personnalités sans développement, approche identique à  chaque visage), et par-là  même créé ce fameux ennui.

La répétition lasse car elle se fait dans un mécanisme trop bien huilé, trop sûr de lui, avec entrée de personnage à  telle seconde, apparition à  tel moment et disparition à  cette milliseconde précise. Tout ce petit jeu tourne à  vide car il reste sur sa plate-forme, sur son principe ingénieux et rate toute progression psychologique. A vouloir bien faire, le moteur se révèle en panne, d’idées comme d’énergie. Le principe empêche le film plutôt que de l’aider à  escalader les étapes psychologiques des protagonistes, tous finalement se révélant au même niveau et à  la même banalité, la folie parfois décrite n’ayant pas la puissance requise pour nous arracher d’intempestifs battements de coeur. C’est sans surprise et sans conviction que l’on suit loin derrière ce joli troupeau de manipulateurs, véritable bal des vampires. Il y a certes ces acteurs, bien dirigés, ou plutôt en roue libre tant chacun fait sa soupe habituelle.

Mais cette non-révolution (qui va même jusqu’à  la tragique autonomie des comédiens) nous ramène au final à  l’état actuel d’un cinéma français dénué d’idées, ou plutôt d’un cinéma riche d’idées mais incapable de les mettre en scène (j’appelle cinéma français les cinéastes français). Comme si il y avait une barrière à  ne jamais franchir. C’est pourtant de l’autre côté de cette barrière que le cinéma devient beau et fort, inventif et sans limites. Et ce n’est plus qu’au cinéaste d’en contrôler les dérapages. Mais à  l’heure qu’il est, Rien de personnel, à  l’image du cinéma français en général, reste timide, n’ose rien de plus que son pitch adorable. Et derrière cette barrière, l’ennui terrible, le rythme mou comme une gelée anglaise, les intentions initiales coulées dans le moule du déjà  vu. Pour autant, je vous prie de croire en mon attente pour votre prochain film, et en mon estime, celle que la critique doit aux cinéastes (on parle, on parle, mais ferions-nous mieux?). Je le rappelle, pour tout ce qui a été dit précédemment, veuillez bien croire qu’il n’y a strictement rien de personnel dans tout cela.

Bien à  vous,

Jean-Baptiste Doulcet

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C’est un peu convenu à  la longue les sempiternelles récriminations sur un cinéma français formaté, autocentré, manquant d’audace et les non moins éternels besoins d’aller chercher des références et des points de comparaison, que d’ailleurs certains cinéastes suscitent eux-mêmes (voir Cédric Kahn se réclamant de l’oeuvre de Truffaut pour justifier l’indigeste Les Regrets, sans blague, !). Et si lignée, filiation, il doit y avoir pour mettre un film en perspective, encore faut-il la choisir avec discernement. Celle avec Robert Altman me semble à  peu près incompréhensible, tant il est vrai que Rien de personnel n’a rien d’un film choral comme l’était Short Cuts.

Le dispositif du premier film de Mathias Gokalp, qui tient certes plus du littéraire que du cinématographique, s’arc-boute sur la répétition et le ressassement avec un rajout d’éléments et de personnages au fur et à  mesure de sa progression, désorientant puis finissant par captiver le spectateur. Catalogué comme drame, présenté comme une comédie noire par son réalisateur et scénariste, semant la perplexité au niveau d’un public qui ne parvient à  choisir entre rire jaune et mine offusquée, Rien de personnel a au moins ceci de réjouissant qu’il est difficile à  ranger dans une catégorie définie. Il plane sur ce film un esprit ludique et burlesque, féroce et sans pitié, dont pourrait encore se réclamer aujourd’hui l’espagnol Buñuel.

Mathias Gokalp sème le trouble dans un jeu alambiqué, jeu de pistes et de dupes, qui fait de Rien de personnel le théâtre des illusions et des faux-semblants où chacun joue un rôle, pas forcément celui pour lequel il était pressenti ou engagé. Les protagonistes déambulent sur un sol dallé en noir et blanc – allusion au damier – et frôlent d’autres collègues presque statufiés. Eclairé par une lumière froide, grise et glauque, le film lorgne en effet du côté de la satire et de la farce, le milieu du travail ne servant ici que de prétexte ou de toile de fond. Rien de personnel n’est pas réellement un film sur la dégradation des relations de travail, la pression subie par les cadres et les techniciens. Cet aspect-là  véhicule trop de charabias, trop de discours préfabriqués truffés d’expressions toutes faites pour qu’il puisse du coup s’inscrire dans une réalité tangible.

Rien de personnel regarde davantage vers le pouvoir de la manipulation, : aussi bien celle des personnages entre eux (qui trompe qui, et qui est qui en définitive, ?) que celle du cinéaste vis-à -vis de son public à  qui il livre par un saupoudrage jubilatoire les clefs pour pénétrer la comédie humaine des marionnettes qu’il met en scène. Sans crier au génie – le début du film peut susciter incompréhension et rejet et le film lui-même peut sembler inabouti et pas totalement maîtrisé – reconnaissons néanmoins à  Mathias Gokalp ce qui, paraît-il, fait tant défaut au cinéma national, : une certaine audace et un véritable courage. Audace de proposer une narration, non pas novatrice, mais pour le moins inhabituelle, tenant le spectateur pour un être intelligent – faut-il rappeler ici que la notion du ressassement fonde la littérature de Thomas Bernhard, par exemple, ? – et courage de le désorienter, voire de le faire fuir.

L’approche de Mathias Gokalp ne semble pas être très éloignée de celle de Nicolas Klotz pour La Question humaine. S’il n’atteint pas l’exigence et la puissance du long-métrage de Klotz, Rien de personnel retient l’attention par sa singularité et sa construction sophistiquée.

Patrick Braganti

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Rien de personnel
Film français de Mathias Gokalp
Genre : Drame
Durée : 1h31
Sortie : 16 Septembre 2009
Avec Denis Podalydès, Jean-Pierre Darroussin, Mélanie Doutey,…

La bande-annonce :

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One thought on “Rien de personnel

  1. J’ai beaucoup aimé ce film de Mathias Gokalp.

    Il y a 3 épisodes : Le nouveau-La vie conjugale-Tous ensembles (les 2 premiers servent à planter le décor du 3ème). Chacun apporte une explication supplémentaire et un point de vue différent par rapport au précédent. A chaque étape, on a une fausse impression de déjà-vu et c’est là le piège, car il y a une articulation indissociable entre les 3 phases.

    Le thème est d’actualité :
    Restructuration d’un grand labo pharmaceutique. Un cocktail-évaluation apparemment anodin vire au cauchemar :
    • D’abord, l’intro, avec une superbe sonate pour cordes de Vivaldi
    • Puis, progressivement mise sous pression et stress du personnel.
    • notations subjectives et dégradantes (Natacha est qualifiée de « faible »dans le rapport qu’on aperçoit trop fugitivement à la fin du film). Bien sûr, ces « notations » ont pour but de se débarrasser d’un « excédent de personnel » en le dévalorisant.
    Les acteurs et actrices ont réalisés une prouesse au niveau de leur interprétation. Un sans faute. Il y a des scènes surréalistes :
    • Celle du PDG qui chevrote des poèmes de Gounod ou de Chabrier devant un public respectueux, manifestement aux ordres, pendant que les « exécutions » se poursuivent.
    • Celle ou Bruno (JP Darroussin) mange les morceaux de son verre brisé devant Bergerat (Denis Podalydès) atterré.
    • Celle ou Natacha (Mélanie Doutey) déstabilisée fait un malaise puis se ressaisie et mène sa révolte avec la seringue qui lui était destinée.
    • Et enfin, le geste énergique de Christine Barbieri (Zabou Breitman) dans les toilettes qui marque le point de départ de la rébellion et l’évolution imprévue du scénario imaginé par le PDG.

    C’est une œuvre complexe, bien construite à voir et à revoir absolument car il y a de nombreux détails importants qu’on peut ne pas percevoir d’emblée. Très bon exercice pour l’esprit ! La fin apporte une note d’espoir avec le duo final Darroussin-Podalydès et avec la réconciliation d’un couple. A noter également l’amitié spontanée du labrador dans la voiture pour cet homme d’entretien qui a un rôle clé dans l’évolution de l’intrigue. Les animaux seraient ils meilleurs que nous ?

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