Rapt

affiche_9.jpgDeux avis pour le dernier opus du belge Lucas Belvaux : un franchement négatif et un autre plus tempéré n’en font pas pour autant un film majeur de cette année à  notre plus grand regret.

Rapt n’échappe pas à  l’un de ces nombreux constats auxquels le cinéma amène depuis un moment, : celui des talents gâchés. Soutenu par un budget certainement trop large, Lucas Belvaux s’est emporté et a bâclé ce qui s’annonce comme l’un des pires films de l’année, aussi mauvais qu’il était attendu. Après avoir réalisé La raison du plus faible (qui aurait mérité un prix lors de sa sélection en compétition à  Cannes, en 2006), et une trilogie sur la vie en trois styles cinématographiques différents (Un couple épatant, Cavale et Après la vie), le cinéaste se voit ainsi offrir la possibilité d’élargir sa cote de popularité vers un public jusque-là  restreint, la faute à  des distributions souvent modestes.

Prometteur, Lucas Belvaux l’est certainement, il a même toutes les caractéristiques d’un grand cinéaste qui pourrait marquer son art. A moins que les grandes portes économiques soient ouvertes pour les besoins de ses films. Et c’est le cas avec Rapt, catastrophe moderne construite avec un classicisme franchement fainéant, et réalisé en une succession d’affreux gros plans et de plans moyens. Il n’y en a pas un qui puisse sonner juste, tout simplement parce que la réalisation est reléguée au stade de la parenthèse ; on sent bien que c’est avant tout l’histoire qui intéresse là  Lucas Belvaux. Mais celle-ci, aussi passionnante soit-elle sur le papier, ne reçoit pas le traitement idoine sur pellicule. Le cercle schématique (séquestration, enquête, deuil familial) est d’un ennui profond vu qu’il est associé à  une absence de rythme dans la réalisation. Les personnages sont abandonnés en cours de route pour une figuration honteuse (les filles de Graff n’auraient-elles pas à  se révolter plutôt que de pleurer?), les incohérences de base sont abondantes (dont la figuration justement), le tout englouti sous des stéréotypes aberrants (un piano dans le salon pour faire bourgeois, de grosses lunettes noires pour faire veuve éplorée).

C’est un gros sujet, mais Rapt s’apparente à  un résultat de débutant, pourtant signé par un partisan engagé et sans concessions appartenant au cinéma franco-belge. Même le choix d’acteurs est affligeant, à  l’exception d’Yvan Attal dont on attend toujours un vrai rôle même si sa performance physique est indéniable ; Anne Consigny en femme trompée, malheureuse puisqu’elle est riche, vêtue de peaux de bête et en boucles d’oreille style Neuilly, est insupportable de théâtralité mal placée. Gérard Meylan est d’un ridicule à  toute épreuve, Alex Descas en fait des tonnes pour essayer d’être présent… rien ne va !

Et pire que tout, Lucas Belvaux perd ici tout l’intérêt de son sujet, et du cinéma en général : émettre un point de vue, qu’il soit moral ou artistique – ou les deux. Graff nous est montré un temps comme l’ordure des hauts rangs, à  qui l’on va faire payer l’injustice de ses dépenses odieuses (tout y est : le casino comme l’amante). Et en seconde partie, enfin libéré, Graff devient la victime à  plaindre, belle figure éprouvée qui se torture seul dans le berceau des richesses, associant son chien à  son état précédent et ne finissant donc par ne plus parler qu’à  l’élégant animal. Une telle lourdeur psychologique ne devrait plus exister tant elle est antinaturelle et vient annihiler la profondeur de ce qui aurait pu être simplement suggéré. Dans le propos ne règne qu’un flou immense alors que le sujet était à  portée de main ; on nous propose anathème puis complaisance sur un même personnage qui, par ce qu’il représente, aurait du être jugeable d’une manière ou d’une autre. Ainsi Rapt ne veut rien dire, en déployant une technique de cinéma inodore qui essaye plus ou moins de mêler la fiction au documentaire bas de gamme, qui passe par la minimisation des décors et la surabondance de gros plans sur visage à  la pelle. Ca en devient sans rythme, terriblement long, et d’une effrayante laideur.

Jean-Baptiste Doulcet

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Même s’il opère dans un univers diamétralement opposé à  La Raison du plus faible (2006), le belge Lucas Belvaux recourt dans Rapt à  un type de narration similaire, qui explore plusieurs registres avant d’aboutir à  une scène climax, : là  l’assassinat d’un voleur retranché sur les toits, ici la remise d’une rançon selon un plan minutieux et réglé au millimètre. Notons au passage dans ces deux longs-métrages la présence de tireurs d’élite et un filmage d’altitude. Des hauteurs, et partant un registre, qui constituaient déjà  le décor de la fin du troisième volet de la trilogie – ambitieuse et globalement aboutie – que le réalisateur mit en scène en 2003.

Si Lucas Belvaux semble pour l’instant avoir tourné le dos à  la comédie, il oscille dorénavant entre mélodrame et thriller. l’enlèvement de Stanislas Graff, influent capitaine d’industrie à  la tête d’un groupe de 130, 000 personnes, relève en effet du domaine dramatique où se lisent d’une part l’affolement d’une épouse et de ses deux filles, suivi de la déception à  apprendre par voie de presse les frasques d’un Graff joueur de poker perdant des sommes vertigineuses et homme volage entretenant une succession de maîtresses, et d’autre part les tractations et conciliabules des codirigeants du groupe, en relation avec policiers et avocats. Le réalisateur de Pour rire, ! ne montre guère d’aisances à  peindre le milieu très bourgeois où évolue Graff. Tout juste démonte t-il avec justesse les mécanismes d’un discours ouaté et euphémistique dont la politesse et la convention des échanges peinent à  dissimuler la taille des enjeux (d’argent et de pouvoir). La captivité de Graff décomposée en deux étapes – d’abord éprouvante, elle devient pour des motifs obscurs plus paisible – a quelque chose de forcé dans le trait. Seule cette obstination à  affubler le kidnappé de son ancien titre †œ Président † pointe du doigt un rapport complexe entre les ravisseurs et leur victime.

C.’est sans doute au moment où ceux-ci décident de le relâcher – parce que devenu gênant et impossible à  monnayer – que Rapt bifurque vers sa partie qui devrait être la plus passionnante. Délaissé par des actionnaires qui ne lui accordent plus aucun crédit et craignent au contraire qu’il pénalise la marche des affaires, abandonné par une famille qui ne peut lui pardonner d’avoir été bafouée et humiliée, Stanislas Graff, amer et orgueilleux, revendiquant avec ridicule et forfanterie une liberté chèrement acquise (la perte d’une phalange et le choc psychologique de la détention) se retrouve seul, signant de tout autres documents qu’au commencement de Rapt.

Le film ne manque pas de qualités, : mise en scène sèche et dégraissée, particulièrement convaincante dans les scènes d’action que Lucas Belvaux affectionne sans conteste, interprétation en majorité à  la hauteur avec mention spéciale à  André Marcon. Néanmoins, il souffre d’une absence d’ampleur et de regard plus acéré qui finit par corseter le tout, lequel se regarde sans déplaisir ni passion. La distance que nous installons inconsciemment avec Graff puise ses racines dans le peu de sympathie qu’il suscite, : arrogant et méprisant, il ne paraît tirer aucun enseignement de la terrible épreuve qu’il vient de subir. A imaginer avec cynisme quelle histoire il va pouvoir échafauder pour regagner la confiance des actionnaires et l’indulgence d’un public volatile, on entrevoit un autre niveau de lecture possible pour Rapt, confondant et superposant avec malice les images d’un autre président. Dès lors, Lucas Belvaux serait en parfaite adéquation avec ses engagements et la veine habituelle de son cinéma.

Patrick Braganti

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Rapt
Film français de Lucas Belvaux
Genre : Drame, thriller
Durée : 2h05
Sortie : 18 Novembre 2009
Avec Yvan Attal, Anne Consigny, André Marcon, …

La bande-annonce :

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One thought on “Rapt

  1. Un très mauvais (télé)film, avec un Attal pas si bon que ça et dont le personnage n’est d’ailleurs pas central. Des dialogues sans saveur ni travail en amont, des plans simplets, tout ça nous rappelle que Lucas Belvaux est un cinéaste surfait.

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