Hadewijch

affiche_15.jpgBruno Dumont est un cinéaste suffisamment radical et revêche pour que chacun de ses nouveaux opus suscite controverses et débat. Lequel prend toute sa place dans les colonnes de Benzine où l’éblouissement de l’un est tempéré par la retenue de l’autre.

Voici donc Bruno Dumont : un provocateur hors normes, artiste empli d’une noblesse et d’une recherche de la perfection artistique, humaniste engagé et partisan parfois extrême. L’Humanité et Flandres furent deux magnifiques preuves de ses diverses facettes, représentant ainsi l’un des plus grands cinéastes français de son temps dans des oeuvres formellement abouties et d’une consistance humaniste renversante.

Avec Hadewijch, Bruno Dumont va continuer à  se faire des ennemis. Ses partis pris rigoureux peuvent en rebuter plus d’un : jeu naturaliste de comédiens non-professionnels, mise en espace frontale, réalisation crue, propos ambigu sur un sujet épineux, dont le traitement hypnotique loin des règles antipsychologiques du cinéma français habituel a de quoi perturber une bonne majorité du public. A vrai dire, la force du film réside justement dans ce mystère pesant qui l’entoure, dans l’irrésolution des caractères et des personnages, des histoires commencées et des ouvrages profanés. Hadewijch, dans un premier temps, fascine par le mysticisme ancré de sa mise en scène sur ses personnages ; le couvent, le silence et l’austérité du temps sont saisis avec une grâce et une subtilité magique, comme dans l’apesanteur d’une église d’où résonnent les motifs divins. C’est ainsi que les cadres évoquent au début des vitraux (qui vont puiser leur luminosité dans les jardins qui entourent le couvent), avant de couper subitement le cordon intime qui lie Hadewijch à  son milieu fusionnel. Là , finit par rayonner la caricature de Paris dans sa monotonie et son délire, avant que Dumont vienne chercher la substance érotique de son film dans les barres d’immeubles des banlieues parisiennes.

Le domaine privé de Hadewijch finit éventré par ce nouveau monde qui lui ouvre les bras pour l’embrigader dans l’engagement religieux inverse. C’est dans cette confrontation, ou plutôt ce croisement faudrait-il dire, que le film prend tout son intérêt philosophique. C’est dans les connexions inverses et le tabou des religions que prend vie le film jusqu’à  sa conclusion en forme d’oasis inatteignable. Dumont est un cinéaste qui n’a visiblement peur de rien, pas tant dans la profondeur délicate du sujet énoncé que dans le traitement épuré et rigoureux qu’il en fait, prenant des partis moraux parfois séduisants ou repoussants. Mais c’est de là  que naît la puissance du film, dans la façon dont il entraîne le spectateur à  se perdre, dans le récit comme dans la vision, écartant toute forme de préjugés pour que l’on perde pied et que plus rien n’ait vraiment de sens préétabli.

Hadewijch va très loin dans sa manière d’épouser l’histoire et de la rendre symbolique : celle-ci devient impalpable dans sa volonté de rester inachevée et instable. Mais dans cette confusion totale de la normalité cinématographique s’offre à  nous une bousculade sensorielle qui remue les tripes et le cerveau. Bruno Dumont filme comme un maître ces morceaux de souffrance et de possession, comme si chacun des deux personnages au centre du récit n’était pas tant un être humain qu’une idole guidée par le geste chrétien ou islamique. Le cinéaste embrasse deux personnages dans une situation enflammée et où l’incompatibilité règne entièrement. Il filme la religion comme une échappatoire à  la religion elle-même, pointant du doigt une perversion de chaque côté à  partir du moment où l’individu est régi par une croyance non concrète. Mais il crée une tension surnaturelle, parvient à  matérialiser une présence divine dans le monde le plus véridique que l’on puisse montrer, abordant ainsi de front une large palette de polémiques au point de perdre en route nos consciences. On ne sait plus quoi penser de cet objet indéfinissable mais profondément fort et courageux, véritable onde sismique dans l’attente ennuyeuse des faits habituels du cinéma français. Hadewijch fait précisément du mal parce qu’on ne sait pas vraiment où est le point de douleur. L’épilogue, véritable brume du mystère, est une parenthèse ouverte aux réflexions primales sur les thèmes énoncés lors du film, : à  chacun sa voie dans l’invisible issue.

Jean-Baptiste Doulcet

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Je serais moins enthousiaste que Jean-Baptiste Doulcet à  propos de Hadewijch. Certes, nul ne peut contester la direction exceptionnelle de comédiens non-professionnels, même si on constate aussi une certaine répétition, et donc lassitude, dans la typologie et la morphologie des jeunes recruté(e)s. On peut encore moins nier la réalité du talent de Bruno Dumont à  produire des images magnifiques (cadre, lumière et tonalités), même si son incursion en ville – l’ile Saint-Louis et ses immeubles luxueux en contraste avec une banlieue uniforme et décrépie – aplatit la dimension organique et allégorique des filmages en campagne (le Nord inspire de toute évidence le cinéaste) ou dans les paysages arides et désertiques (hier en Tunisie pour les besoins de Flandres, aujourd’hui au Liban).

Néanmoins, on peut émettre des réserves sur le chemin emprunté par la jeune Céline à  reprendre contact avec le monde et la vie. Pourquoi cette amoureuse de Dieu doit-elle en passer par la tentation islamiste et l’acceptation de commettre l’irréparable, ? Cette curieuse évolution, qui voit la candide (et illuminée, ?) adolescente quitter ses beaux quartiers pour visiter la banlieue et le Liban sans réelle transition, et encore moins d’une quelconque validation des parents soudain évaporés, nous laisse songeurs face à  un mystère qui demeure opaque et des situations assez grotesques, : le repas où Céline invite son nouvel ami Yassine dans l’appartement grandiose de sa famille sombre dans le ridicule, tout comme les pérégrinations de la novice congédiée flanquée d’un fidèle petit chien blanc.

On entrevoit bien que Bruno Dumont tente l’impossible prouesse consistant à  filmer l’invisible, notion sur laquelle porte aussi l’exposé du frère aîné de Yassine, chargé d’instruire les musulmans de son quartier. Il est aussi question de la religion devenue l’instrument et l’excuse de la haine et de la violence, et non plus de l’amour et de l’abnégation. Le réalisateur de Hadewijch ne cherche jamais à  plaire et, s’il prend quelques distances avec la violence frontale qui traversait jusqu’ici son oeuvre, il n’en continue pas moins à  construire un cinéma exigeant et difficile, guidé par la réflexion philosophique qui porte ici plus précisément sur la notion d’aimer. Hadewijch fait incontestablement partie des films qui produisent leurs effets davantage après avoir été vus que durant leur projection, ; à  quoi on reconnaît aussi les longs-métrages d’envergure. Qui ne peuvent laisser indifférents de toute manière.

Patrick Braganti

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Hadewijch
Film français de Bruno Dumont
Genre : Drame
Durée : 1h45
Sortie : 25 Novembre 2009
Avec Julie Sokolowski, Karl Sarafidis, Yassine Salim,…

La bande-annonce :

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