Lebanon

lebanon.jpgPremier film israélien à  recevoir un Lion d’Or au festival de Venise, »Lebanon » prouve ainsi deux choses fondamentales : d’abord que l’émergence de la cinématographie israélienne actuelle est l’un des courants artistiques les plus passionnants qui soit, et ensuite que l’élargissement du festival de Venise vers d’autres contrées commence par dépasser l’intérêt et les positions sclérosées du festival de Cannes.

Le jury de la Mostra ne s’y est pas trompé, »Lebanon » est un film méritant, de par son courage et son humanité, à  la plus belle des récompenses. Loin du militantisme forcené et de la naîveté de toute oeuvre de guerre anti-guerre, Samuel Maoz adopte avec ce premier film une posture intellectuelle et humaniste d’une force impitoyable. Le parti pris est de montrer la guerre en 1h30 à  travers un tank, c’est-à -dire dans une pensée en huis-clos étouffante, seulement libérée par la vision destructrice du viseur intégré au canon.
Pour plusieurs raisons, cette démarche est admirable : en premier lieu, elle évoque directement, sans lourdeur symbolique, l’état ravagé des quatre protagonistes qui prennent vie à  l’intérieur de cette ferraille en marche. La crasse et l’inconfort du tank, ses bruits perçants (retraduits avec véracité dans le film), nous plongent du début à  la fin dans cet enfer de rouille constamment en mouvement. Comme une coque monstrueuse qui respire et qui sue, le tank, sans jamais être montré autrement que de l’intérieur, devient un personnage, tout du moins un véritable élément à  part. Tels les soldats qui le commandent, celui-ci n’apparaît jamais sous le vernis extérieur ; tout est filmé de front, pénétré dans l’obscurité peu rassurante de ce char funèbre. Ensuite, l’idée de mise en scène vient rythmer le film dans son alternance entre l’aspect théâtralisé et abstrait de l’intérieur (lumières extrêmement travaillées sur les visages, mise en espace réduite mais pleinement utilisée, électrochoc du cadre provoqué par les secousses), et le réalisme primaire des séquences au viseur, seuls moments où le monde extérieur nous est dévoilé avec une cible pointant toujours vers l’homme, forcément victime de cette guerre sans nom, et ce dans n’importe quel camp. Ce viseur semble être une caméra mobile, l’oeil subjectif du mitrailleur (devenu le réalisateur de ce film, donc parallèlement oeil du cinéaste). A travers ces yeux effrayés et de ce qu’ils voient se déroule l’action ‘réelle’, les images vues et incrustées à  vie dans la mémoire du cinéaste, qui tente de retraduire cette expérience inoubliable (au mauvais sens du terme), non pas dans le but d’un pardon mais pour au moins essayer de comprendre l’absurde, l’impensable. Bien plus que de s’en prendre directement aux dirigeants, le film montre à  travers le prisme du viseur et de la mise en huis-clos toute la folie de la guerre. C’est les cerveaux des soldats dans un immense cerveau de fer que nous montre Samuel Maoz ; et c’est ici que le peu d’humanité et de conscience qu’il reste aux protagonistes prend vie. Au centre même du sujet, bien loin des habituels stéréotypes (aucun gentil, aucun méchant, ni ami ni ennemi, pas de frères d’armes, ni de commandant déjanté ou de sous-fifre suicidaire), Maoz traite en face de la culpabilité, de l’attente, du manque, de l’absence, de la survie ou de la lutte. En témoigne cette scène lumineuse qui, par l’art du dialogue parvient à  créer un flash-back imaginaire et à  ouvrir une parenthèse quasi-humoristique mais finalement déchirante de vitalité, lorsqu’un soldat se met à  conter le récit adolescent de son érection contre la maîtresse d’école qui le serrait dans ses bras. Car c’est aussi cela que dit Samuel Maoz ; que nous reste-t-il quand on a tout perdu? Ou plutôt quand sait-on qu’on ne retrouvera jamais rien comme avant ? Où se place le désir au milieu de ces champs de morts ?

Film de la perte (unique objectif des séquences collées au viseur du tank, de la larme qui coule de l’oeil d’un âne éventré sur la route jusqu’à  la nudité pure d’une musulmane qui vient de perdre sa fille), douloureux et d’une force sidérante, »Lebanon » a la prodigieuse qualité de ne pas ennuyer une seconde alors que l’opacité de sa concentration esthétique l’y aurait forcé. Mais c’est justement parce qu’au contraire, le propos est ample voire lyrique (ce qui ne veut pas dire grand public), parce qu’il y a une dimension visuelle étonnante et un univers métaphysique que le film évite les obstacles. C’est parce qu’il créé une force au sein de son identité artistique qu’il arrive à  en devenir simplement humain et d’une émotion terriblement violente, sans jamais tomber dans une posture intellectuelle trop distante.

Finissons par saluer l’immensité de tous les comédiens qui ont donné vie, au prix d’une préparation douloureuse, à  ces personnages réels. Leur quiétude mêlée à  la folie en font des interprètes d’une intensité merveilleuse. C’est l’un des innombrables atouts de cette oeuvre politique novatrice et inoubliable, manifeste pacifiste d’une sensibilité époustouflante (parce que vécue) et film de guerre d’une intelligence qui ne connaît jusque-là  aucun concurrent.

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Jean-Baptiste Doulcet

Lebanon
Film israélien de Samuel Maoz
Genre : Drame
Durée : 1h32
Sortie : 3 février 2010
Avec Yoav Donat, Itay Tiran, Oshri Cohen…

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