Une exécution ordinaire

execution.jpgPremier film réalisé par l’auteur des lignes retranscrites, cette auto-adaptation représente une intéressante réflexion artistique sur la figure dictatoriale. Le film appelle à  une symbiose étrange entre les plans-séquences frontaux et austères (qui rappellent sous une autre forme le mouvement chez Mungiu dans »4 mois, 3 semaines, 2 jours ») et la théâtralité française issue du dépouillement des décors, de dialogues peu naturels et du surjeu des seconds rôles.

D’un côté, la réalisation crée une retranscription oppressante de la soumission, particulièrement réussie quand elle oppose le médecin face à  son monstre barbare tapi dans la peau d’un calme vieillard vulnérable. Dès leur première rencontre, le destin bascule pour Anna, sous le joug d’une dictature et d’un chantage symbolique de celui qu’infligea Staline à  son peuple. Au travers de cette scène, tous les contours se dérobent et l’apparition même des seconds rôles devient étouffante, comme autant d’obstacles au déroulement d’un ancien bonheur promis en cachette. C’est la phase réussie de la mise en scène de Dugain, qui prend le parti pris d’une économie à  double tranchant (évidemment, le choix de celle-ci appartient aussi à  une obligation budgétaire).

D’un autre côté, le découpage très scénique et l’expressivité figée du rythme rapporte à  un travail théâtral qui, du coup, n’a plus rien à  voir. La sensation est étrange ; au prolongement des mouvements par de longs plans-séquences anguleux se mélange une apothéose de la direction narrative, à  savoir la triste répétition des lieux et des séquences et la fermeture du dialogue entre tous les personnages, prisonniers des jolis mots »Une exécution ordinaire » repose sur deux principes antagonistes dont on ne sait jamais si la mixité tient du parti pris maladroit ou de la démarche dérangée par de pauvres moyens financiers. En ressort un film singulier, à  la fois déprimant et long, renfermé et intellectualisé, créant une distance dans son refus de la chair (figures sociales robotisées comme une caricature de l’oppression justement), mais dont l’habileté de la relation sourde entre Anna et Staline parvient à  créer une sensation d’accomplissement.

L’univers semble être quasi-carcéral pour retraduire l’enfermement subit par un peuple, seulement sauvé par les quelques notes suaves et guerrières de Shostakovitch, artiste en marche contre l’abomination et l’ignominie des forces dominantes. L’utilisation de sa musique (12ème Symphonie, 2nd Concerto pour Piano, entre autres) tient d’une véritable démarche humaniste respectant dans ce qu’elle traduit ici la vision à  la fois populaire et engagée qu’en avait le compositeur. Mozart et Debussy viennent compléter le tableau douloureux mais infiniment doux de la perte amoureuse et de la nostalgie de l’être aimé. Contre l’injustice pointée du doigt dans cette oeuvre plus philosophique qu’historique (quoique rien ne paraisse totalement abouti ni dans les thématiques ni dans l’art fictionnel), la vitalité musicale joue un rôle important au point d’en devenir la seule touche romanesque entre les murs gris de la banlieue moscovite.

De leurs côtés les acteurs, à  l’exception d’un André Dussollier d’une force neuve et magistrale, patinent dans un texte emprunté. Fatalement, le film finit par buter sur l’élocution française en pleine Russie d’après-Guerre, donnant la désagréable sensation de voir un film russe mal doublé alors que le style et la patte du film sonne déjà  comme une tradition française. Quant aux faciès de nos populaires acteurs, ils peinent à  nous faire oublier qui ils sont et, malgré toutes les bonnes intentions déployées, volent au film sa nationalité, jusqu’aux racines même de son identité.

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Jean-Baptiste Doulcet

Film français de Marc Dugain
Genre : Drame
Durée : 1h45
Sortie :,  3 février 2010
Avec André Dussollier, Marina Hands, Edouard Baer…

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One thought on “Une exécution ordinaire

  1. « Fatalement, le film finit par buter sur l’élocution française en pleine Russie d’après-Guerre »
    c’est drôle, il me semble que l’on ne reproche jamais aux films américains de ne pas jouer dans la langue du pays sur lequel ils tournent !

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