White Material

white.jpgPeut-on contenir en un seul film deux idées de cinéma opposées ? Peut-on esquisser les contours d’un chant d’amour à  l’Afrique et, dans le même temps, au contraire de cette langueur exotique, affirmer avec violence les faits problématiques d’un continent piégé dans l’étau des conflits et des injustes répartitions? C’est d’une certaine manière le prodige du film de Claire Denis comme de son cinéma en général (dont on regrette toujours les faiblesses de dialogues et de direction d’acteurs), cette aptitude à  faire dialoguer la beauté des choses avec leurs sombres penchants.

Bouillonnant de vie, l’oeuvre profondément enracinée de la cinéaste contraste à  l’intérieur d’elle-même avec la puissance édifiante des scènes de rébellion. La caméra, tremblante de désir face à  ce paysage révolu qu’est celui de l’enfance, et celle, autrement plus directive, du désespoir cru et pessimiste en écho aux agissements des milices armées. Plutôt que de schématiser scolairement son film, Claire Denis choisit de mêler ces deux démarches stylistiques, sans jamais sectionner la limpidité du récit en parties distinctes. S’y mêle le lyrisme hésitant d’une terre vivante avec la forme investigatrice des maux du pays. On ne peut parler de barrière entre fiction et documentaire, car le film peut prétendre aisément aux deux : la fiction semble agir à  priori en premier lieu, contant l’histoire délicate et complexe d’une Blanche déterminée à  sauver sa plantation de café. Mais en filigrane, le documentaire pose sa patte dans le regard maternel et connu de Claire Denis sur l’Afrique, aboutissant non pas à  une forme de réflexion mais plutôt de constatation amère sur l’état chancelant des Terres et des peuples. Son film a alors quelque chose de profondément sein et ancré dans une tradition et une culture offerte au partage »White Material » n’est pas pour autant ce que l’on pourrait nommer de film consensuel mélodramatique ; car dans sa force solaire, la mise en scène et les collisions effectuées dans le récit entre les membres de la famille et entre dirigeants et travailleurs créent chez le spectateur un dérangement et un mal-être qui le font victime d’une réalité aiguisée sous la gorge. Ainsi faut-il à  notre tour accepter l’oppression, celle d’un cinéma média des souvenirs vitaux et des gangrènes actuelles, parfois dictatorial puisqu’il nous prend en joug avec cruauté mais libéré par une puissante vague d’énergie libertaire, comme un flux terrestre de forces et de révoltes. Sans se consumer, toujours debout, entier, à  travers les champs fouettés par le vent chaud ou dans la monstruosité des ombres de la guerre, »White Material » construit l’édifice certain du regard d’une auteur sur une civilisation en déclin depuis trop longtemps.

Sans prétendre résoudre quoique ce soit, Claire Denis éclaire quelques mystères et nous apprend à  regarder l’Afrique d’une manière qui n’est pas forcément habituelle. On sent qu’elle possède en elle la compréhension limpide d’une Histoire, de quelque chose d’acquis qu’il faut maintenant décrire.

Jean-Baptiste Doulcet

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White Material
Film français de Claire Denis
Genre : Drame
Durée : 1h42 min
Avec : Isabelle Huppert, Isaach de Bankolé, Christophe Lambert…
Date de sortie cinéma : 24 Mars 2010

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