Rabia

rabia.jpgReprocher à « Rabia » son improbabilité, comme l’ont fait certaines personnes, c’est un peu comme dire d’un film de Romero qu’il est insensé puisque les morts-vivants n’existent pas. Dans ce second film implacable (le premier, passé à  la trappe, est trouvable en dvd sous le titre de »Cronicas – Investigations »), Sebastian Cordero opte pour la forme d’un thriller en huis-clos et livre l’une des plus époustouflantes métaphores que le cinéma ait offert dernièrement. Tout d’abord, son film n’a rien d’invraisemblable en cela qu’il épouse un contexte social fort (la place des immigrés colombiens dans la société espagnole) et qu’il joue inlassablement sur l’importance des comportements humains et de ce qui en découlera. Toujours en quête de crédibilité, son scénario s’évade peu à  peu vers un glissement irrationnel contrastant subtilement, sans que l’on puisse s’en rendre compte, avec la cruauté réaliste du début. La force du film est d’aller justement au-delà  de l’histoire bien racontée, du conte (car c’est de cela qu’il s’agit le plus, entre deux univers, symbolisant une réalité et fantasmant l’inconscient), et de poser des questions essentielles au travail d’écriture et de mise en scène : à  partir de quel moment un simple drame, qui en réalité n’est qu’une immense histoire d’amour, peut-il devenir le vecteur entre réel et irréel? Toute forme de tension finit par dépendre de cette ambiguité et de cette instabilité, simplement parce qu’en déformant notre perception habituelle et en l’entraînant dans une double optique, le cinéaste nous dirige dans un univers dont on ne sait plus rien et dans lequel chaque repère devient une question à  résoudre en plus. Entre la femme naviguant dans la maison, et l’homme, caché parmi les rats et les débris quelques étages au-dessus, il y a tout ce décor froid et immense, véritable labyrinthe duquel – comme l’hôtel dans »Shining » – on devine l’impact sur notre inconscient et notre manière de comprendre le personnage qui s’y ballade. Durant 1h30, chaque pièce, renforcée par un choix de lumières excellents, devient un piège de plus en plus étroit, quelquechose qui rétrécit. L’oppression s’installe et augmente (déjà  perçue lors de la fabuleuse scène de l’accident sur le chantier), les angles de vue semblent se restreindre et les cadrages deviennent exigus. Le rétrécissement opère par le seul effet d’un remarquable sens du découpage et une notion très présente du cadrage frontal. Magnifiquement, l’homme parmi les rats devient alors lui-même un rat. Tout est rationnel, mais le rapport aux détails qui entourent le personnage appelle au contraire une irrationnalité très prononcée. Ses gestes de survie et ses déplacements se transforment en un mystérieux cache-cache à  petits pas, à  l’abri des regards qui animent la maison. Dans l’alternance du point de vue entre ce criminel fou d’amour et elle, ignorant sa présence, se joue aussi cette confrontation entre le rationnel (elle nous rappelle à  la raison) et son contraire (lui nous immisce dans son esprit déréglé et son mécanisme de pensée jusqu’à  sa détérioration). Toute cette alternance, aussi opposée et proche soit-elle, créé l’effet lointain d’un champ-contrechamp continu. Sans se voir ni se parler, les deux semblent se répondre l’un face à  l’autre alors que l’aiguille des horloges défile ; ainsi on perd avec le personnage toute notion du temps, le récit défilant sous nos yeux sans autre repère que la grossesse de la femme. Un effet d’échange et d’abandon du temps aussi due à  la grâce d’un jeu d’acteurs épatant, surprenant, animal. A travers cette métamorphose quasi-Kafkaîenne, il est remarquable de voir que Cordero a su saisir l’intégralité des enjeux ; un rebondissement de scénario étonnant qui donne au film sa plus belle séquence (commençant comme un rêve suffocant), une montée en puissance insoutenable, une émotion inattendue faisant l’effet d’un électrochoc lors du final, un onirisme inspiré et toujours cette impression de subir le drame du personnage, magnifiquement caractérisé pour qu’on puisse si facilement se mettre dans sa peau. Entre ombre et lumière, entre lui et elle, toujours ce fossé insaisissable que franchit sans peine la caméra ; les conversations téléphoniques sont témoins de la fluidité du mouvement et de la finesse des transitions entre elle et son sentiment de perte amoureuse, et lui pour qui l’accès semble se réduire à  chaque souffle dérobé. La beauté de l’histoire est bien dans cette ‘invraisemblance’ pourtant ultra-vraisemblable, signifiant l’impossibilité amoureuse et la preuve de bonté, la fierté et les principes dans lesquels un homme peut s’abandonner par amour. Et la métaphore, brillante, est là  ; c’est avant tout celle d’un système d’immigration cruel. La maison se transforme en une capitale dans laquelle tout se referme, petit à  petit, laissant la liberté et les choix s’échapper du coeur et de l’esprit par l’opression, l’emprisonnement progressif. Plus le temps passe, plus il s’agit de survie et d’inaccessible »Rabia » parle de cette rage qui fait vivre comme mourir, la rage amoureuse, la rage d’une honte, d’une tromperie et d’une humiliation qui nous étreint. Splendide oeuvre tout à  fait inattendue, »Rabia » est non seulement une découverte majeure du cinéma de genre espagnol (genre en trompe-l’oeil finalement), mais c’est aussi l’un des meilleurs films de cette année. Un huis-clos bouleversant, électrisant, riche de thèmes sous-jacents, d’une maîtrise formelle étonnante et dont la poésie élégiaque lui confère une puissance magistrale.

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Jean-Baptiste Doulcet

Rabia
Film espagnol-mexicain-colombien de Sebastian Cordero
Genre : Drame / Thriller
Durée : 1h35 min
Avec : Gustavo Sanchez Parra, Martina Garcia, Iciar Bollain…
Date de sortie cinéma : 2 Juin 2010

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