Poetry

Poetry.jpgIl y a d’abord la poésie des mots. Il y a aussi celle des corps, des visages. De la Nature : « Les oiseaux chantent. Que chantent-ils? ». Il y a la poésie du silence. Et il y a, ici, plutôt que la beauté connue des choses, celle du bruit des villes, de la chair meurtrie, des choses cruelles qui peuplent les existences., Et dans ce refus de poésie, apparaît son essence. Lee Chang-Dong, dont le précédent long-métrage »Secret Sunshine » affichait une sobriété mélodramatique déchirante, prend ici un tel recul avec son sujet qu’il évite au maximum tout affect et filme la naîveté et la pureté de la découverte dans un refus d’émotion qui est à  la fois noble et gênant. Le problème de »Poetry » c’est qu’il prend à  contre-courant nos besoins de poésie filmique afin de montrer quelquechose qui se construit tout du long, très lentement, très doucement, pour parvenir jusqu’au coeur des personnages.

Lee Chang-Dong est poète des âmes ignorées ; il ne s’agit pas de filmer le fruit mais de filmer la femme qui observe le fruit. Là  où l’on voudrait sentir la peau charnelle des abricots, le cinéaste nous montre une femme qui les saisit dans sa main, sans que l’on aperçoive les doigts de la grand-mère se poser dessus. La poésie de Lee Chang-Dong est une poésie qui part de rien pour arriver à  tout. Elle ne se voit pas, ne se sent pas, mais elle perdure alors que tout est déjà  fini. C’est une poésie de l’attitude, celle qui dit que chacun de nous la contient. Ce n’est pas la poésie ‘bête’ de l’esthétisme, mais le contraire, celle de son absence. Le flic bourru et salace, finalement, est aussi le poète du non-dit, celui qui, lors de l’arrestation du petit-fils, continue de jouer au badminton avec la grand-mère, sans rien dire. La mère de la victime est poète, celle qui accepte l’inacceptable, l’argent des coupables pour qu’ils puissent continuer à  être libres. La grand-mère est une poétesse, celle qui offre son corps à  la volonté d’un vieil homme de connaître une dernière fois la virilité. Chez Lee Chang-Dong, tout le monde est, sans mièvrerie, combattu par le monde qui l’entoure, encaissant tant bien que mal l’âpreté de la vie. Il y a les faiblesses, les erreurs, mais qui sait les jeunes adolescents violeurs seront-ils peut-être plus tard, des poètes aussi.

« Poetry » adapte sa pensée du non-dit à  la mise en scène du non-décrit, des trous à  combler. Sa lenteur raffinée et sa simplicité radieuse ont parfois du mal à  se conjuguer sur la longueur tant l’expansion du temps est large. On voudrait que le film entier ait le goût de quelquechose qui se finit, comme les trois dernières minutes, emplies de grâce, sur lesquelles est déclamé le texte en mémoire d’une jeune fille disparue. Un jeune chien qui aboit, des enfants qui s’amusent, une rivière qui étend son mouvement perpétuel comme un horizon lunaire, voilà  les bribes de poésie que le film dissémine volontairement dans la fin, pour clore en beauté les moments de vie qu’il a scruté d’un regard d’enfant. Peut-être son cinéaste a-t-il trop de pudeur pour que son film soit pleinement touchant, mouvementé. Mais sa plénitude a un goût, une marque, merveilleuse et sensible. Son film est un bruit d’oiseau, aussi anecdotique qu’essentiel. << Les oiseaux chantent. Que chantent-ils? >>

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Jean-Baptiste Doulcet

Poetry
(Prix du Scénario – Cannes 2010)
Film sud-coréen de Lee Chang-Dong
Genre : Drame
Durée : 2h19 min
Avec : Yoon Jung-Hee, David Lee, Kim Hira…
Date de sortie cinéma : 25 Août 2010

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