Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

Oncle_boonmee_affiche.jpgDe ce millénaire mouvementé où le cinéma est devenu zone d’action, l’art d’Apichatpong Weerasethakul prend des airs et des formes primitives, retournant aux sources même de la matière filmique.

Cinéaste spirituel, attaché à  des valeurs et des croyances locales, fasciné par la réincarnation et les contes métaphysiques sur la transformation animale, Weerasethakul contient en lui l’âme d’un esthète, héritier d’une culture et d’un regard mystique sur le sens des êtres humains. Son dernier film ne ment pas : on est pleinement dans l’univers décalé d’un poète obscur, dont l’inspiration seulement onirique côtoie sa propre limite, c’est-à -dire la vacuité des choses. Jamais son cinéma ne pourra être rattaché à  des balises de temps, de lieux ou d’images. Tout est si vaporeux, noyé dans un splendide brouillard où se perdent les sens et les perceptions, que rien d’autre ne peut apparaître que de fascinantes séquences caractérisées par l’absence du réel pour parler d’une réalité : la mort.

« Oncle Boonmee » se révèle être une multitude de contes qui forment les derniers instants d’un homme. Ces derniers instants sont d’insurmontables plages de dialogues où l’agonie se confond avec l’extension temporelle, donnant l’impression que les plans fixes sont des moments désagréables qui viendront clôre on ne sait quand le corps meurtri d’Oncle Boonmee. Et au contraire, à  l’intérieur de cette agonie, des visions sublimes, des rappels dérangeants, des sensations de vies antérieures ; une princesse qui trouve l’éternelle jeunesse en la personne d’un poisson-chat (séquence inoubliable), un troupeau de singes humains aux yeux rouges, les déambulations d’un buffle égaré dans la forêt, et l’aboutissement du récit dans la grotte originelle (comme un utérus qui reprend la vie dans des halos de lumière et de diamants).

Weerasethakul a, dans la mise en espace de ces récits décousus, la force qu’ont certains cinéastes de faire de chaque plan une image unique qui lui appartient définitivement. Il suffit d’un feuillage qui bouge secrètement pour reconnaître la présence du cinéaste : la magie du cinéma est là , celle qui, sans raison, fait paraître à  l’image le vécu de celui qui filme et dirige »Oncle Boonmee » est indéniablement un film très profond sur les questionnements que se posent l’homme, la relation qu’il a avec l’animal, le passé et le futur, ses capacités mentales à  reconstruire des visions familières. Il y a dans ses cadres une magie sourde et oppressante, quelquechose de lumineux et de profondément ténébreux en même temps. C’est la beauté pure de la Nature, la force originelle des choses, une matière plutôt inexplicable mais qui pourtant perdure. Weerasethakul a aussi la force de raconter les choses à  l’envers, sans dessus dessous, tout en donnant l’impression qu’il sait parfaitement où se diriger. Son film semble aléatoire mais son résultat est mûri, pensé. Quelques inventions géniales viennent ponctuer ce récit (ou comment trouver dans la manière même de faire du cinéma une innovation magique), comme cette série de photos qui, soudainement, continuent de raconter l’histoire sans mouvement.

« Oncle Boonmee » représente tout et rien à  la fois, il est fascinant et ennuyeux, torturé et creux, sensé et insensé. Il n’y en a que pour la magie, l’au-delà  ; c’est un film sur les esprits, sur ce qui n’existe pas mais qui rage au fond de nous, ces choses qui nous font peur et nous émerveille dans le même temps, qui animent un désir et une crainte, car c’est un film sur le temps et son absence, la dissolution des repères et de tout confort humain. Sur l’entre-deux qui conduit la vie vers la mort, vers l’inconnu. La forêt en devient effrayante tout en restant extraordinaire de pureté. Alors finalement, que signifient ces quinze dernières minutes? Weerasethakul compte-t-il devenir le critiqueur acerbe d’un monde urbain vulgaire et aseptisé? L’arrivée des portables et des télévisions vient créer un contraste certes étonnant mais plutôt insignifiant tant il ne répond en rien au langage mystérieux de ce qui a précédé. La conclusion gâche, comme un chapitre en trop, les capacités extraterrestres du film. La vie devient laide, inintéressante, et pourtant son cinéaste essaye d’y faire rejouer ce même mystère qui a ébloui d’ombres et de clartés tout le récit. On perd le film, devinant un propos réaliste, là  où il n’y en avait pas. Dans la forêt sans nom, le doux mouvement des feuilles lègue sa pureté diamantesque à  la banalité affligeante du monde moderne. Du hors-temps le film passe au minutage des plans. De ses présences fascinantes et sonores il ouvre la voie vers le bruit du commun »Oncle Boonmee » perdu dans le fond des âges et des civilisations, tente de remonter vers nous, alors que tout en bas son existence jaillissait du silence et de la lumière.

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Jean-Baptiste Doulcet

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures
PALME D’OR – Cannes 2010
Film thaîlandais de Apichatpong Weerasethakul
Genre : Drame / Fantastique
Durée : 1h53 min
Avec : Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas, Sakda Kaewbuadee…
Date de sortie cinéma : 1er Septembre 2010

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