Des hommes et des dieux

Des hommes et des dieuxParfois, quelques films suffisent pour faire revivre le cinéma français et nous rappeler quels cinéastes il a porté. Xavier Beauvois, dont je reconnais que tous ses films ne m’ont pas forcément enthousiasmé, livre ici une oeuvre éblouissante de beauté formelle et de pureté humaine. La dithyrambe des critiques laissait présager une déception (car à  toujours porter un film aux nues, on arrive à  un point si haut qu’il n’est jamais récompensé par sa découverte), pourtant l’oeuvre ne déçoit jamais.

Quelques moines enfouis sous les pierres chaudes de l’Algérie continuent à  croire, et à  aider dans l’harmonie un peuple musulman dont la culture est contraire à  la leur. La beauté du film réside dans son refus de distinction entre deux religions et deux cultures, sacrant l’une et l’autre comme une forme de vie extatique et chaleureuse. Certes, Xavier Beauvois reste du point de vue des moines puisque c’est d’eux qu’il s’agit dans le récit, de leur doute et leur peur qui s’installe. Mais jamais ne se suffit-il à  les filmer en communion avec eux-même. L’intervention des villageois algériens offre sa grandeur au film, montrant l’équilibre et la luminosité d’une vie à  égale valeur. Quand bien même les ravisseurs sont des hommes animés par une volonté et une foi qui n’est pas la même, ils ne demeurent jamais les coupables du drame.

Beauvois filme avec une candeur existentielle le temps figé de ces êtres en plein questionnement, et construit la dramaturgie sur ces uniques notions qui renvoient à  la lumière de l’Homme : sa pensée et sa décision »Des hommes et des dieux » comme une prosternation infiniment pudique sur la divinité humaine, confond les tout-puissants avec les victimes, la chair humaine avec l’invisible. Il émane du rythme langoureux une science lumineuse dont le silence et les résonnances semblent acquérir la relation qui s’instaure entre l’être humain et son idôle.

La force de Beauvois est de ne jamais tomber dans le film religieux au sens fantasmatique du terme. Il entretient le suspens de la décision humaine durant deux heures, comme si seul l’acte humaniste et la présence rationnelle n’avait de sens. Ses choix sublimes de mise en scène (un hélicoptère assourdissant qui descend comme un ange maléfique sur Terre contre le chant déterminé des moines, telle une lutte humaine entre le ciel et la terre) et la limpidité de son scénario font merveille. La direction d’acteurs est magistrale, insistant sur l’importance de l’inspiration mythologique par un texte délicat dont l’élocution semble pourtant naturelle. Et les cadrages, entre la frontalité de Dumont et la crudité intemporelle de Dreyer, évoquent la puissance phénoménale du cinéma et l’intelligence de la distanciation. Car tout en étant dans l’émotion déduite de l’histoire, Beauvois n’oublie jamais de rester près des moines au point que l’on croit prier parmi eux pour la continuité du bonheur et l’anéantissement de toute forme de violence. L’oeuvre en devient paisible, contemplative d’une beauté et d’une lumière vitale. Toute cette plénitude provient d’un recueillement cinématographique, de la réflexion profonde sur la nature humaine sans préférence. De fait, »Des hommes et des dieux » touche à  l’universel, avec toute la naîveté et la profondeur que l’humanité peut contenir.

Rien n’est laissé au hasard pour faire ‘plus cinématographique’ ; l’économie de musique notamment, vient enterrer le mélodrame qui point pour le transformer en une incantation mystique qui évite tout symbolisme facile. Et lorsque la musique additionnelle arrive, lorsque Tchaîkovsky fait nager ses cygnes sur les gros plans inoubliables des moines durant une séquence mémorable où se reconstruit la Cène, la méditation laisse place à  la poésie, à  l’éther, à  quelquechose d’insignifiant qui prend vie et se transforme en une merveille d’où le temps s’évapore. A ce moment, au-delà  des tremblements et des craintes, l’Homme devient l’égal de Dieu, plus fort que la mort, prêt à  abandonner le plaisir de la vie pour un chemin enneigé léguant sa froideur paralysante au dernier plan du film, qui à  jamais demeure.

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Jean-Baptiste Doulcet

Des hommes et des dieux
GRAND PRIX – Festival de Cannes 2010
Film français de Xavier Beauvois
Genre : Drame historique
Durée : 2h00min
Avec : Lambert Wilson, Michael Lonsdale, Olivier Rabourdin…
Date de sortie cinéma : 8 Septembre 2010

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