Amore

Amore1.jpgUn »Pour » et un »contre » Amore, deux articles pour un film qui partage. Tancrède Bonora a plutôt aimé, Jean-Baptiste Doulcet pas du tout. Explications :

Pour : Entre maison de maître milanaise aux murs tendus de tapisseries, aux rampes d’escaliers lustrées, au parquet ciré à  l’encaustique, et chambre de service en bas-fonds, cuisines enfouies au sous-sol, il n’y a qu’un pas : celui du défendu, de l’interdit comme la pomme reste associée au pêché originel. Un pas que le décorum de la décence bourgeoise juge infranchissable. Quelques marches en marbre à  descendre pour s’offrir le bonheur de l’insolence.
Au sein d’une grande famille d’industriels milanais, Emma – la tendre et gracieuse Tilda Swinton – s’ennuie dans sa posture de maîtresse de maison mariée à  un époux pantois plus préoccupé par la vie de son entreprise que par son engagement marital. De l’eau a coulé sous les ponts, et la voici soudainement s’énamourer pour le jeune Antonio, virtuose de la cuisine italienne et accessoirement meilleur ami de son fils, Edoardo.

Tout au long du film, le réalisateur Luca Guadagnino, nous perd avec maestria dans les méandres d’une bourgeoisie italienne noyée dans des traditions antédiluviennes, hermétique à  l’évolution des moeurs et aux raisonnements quelque peu ésotériques. Cette bourgeoisie est au monde moderne ce que la poésie est au vers libre. Des enjambements osés, des métaphores filées, des retours à  la ligne hasardeux, sans faire l’impasse sur des césures disproportionnées agrémentées d’assonances funestes. Rien ne va plus dans la bienséance bourgeoise et poétique.
Le récit est parsemé d’antagonismes à  tout va : de la simple opposition hommes – femmes mis en exergue par les conflits d’intérêts du couple Emma et Tancredi, à  l’affrontement socio-culturel des femmes du monde et des domestiques, sans oublier les dissemblances sexuelles – saphisme dévoilé par le prisme d’une lettre retrouvée par hasard. Pour parfaire le tableau couvert d’antinomies, la différence entre les seniors,  et le reste de la famille est mis en lumière par le cadeau de la petite fille : une photographie – reflet de la modernité – à  la place d’une peinture traditionnelle. Diantre !

Sur fond de conflit intergénérationnel, se profile la genèse d’un amour aussi improbable qu’embarrassant entre la maîtresse de maison dotée d’une grâce implacable et le cuisinier à  première vue médusé et qui se révèle être l’amant tant désiré et la mèche de la dynamite familiale. Le feu aux poudres.
Des premiers baisers clandestins à  la tombée de la nuit aux escapades bucoliques sur les hauteurs verdoyantes de San Remo, la passion s’installe entre les deux tourtereaux. Le couple Emma – Tancredi a du plomb dans l’aile, si l’on peut dire.

Les scènes se succèdent, et ne se ressemblent pas. On est balancé entre la compassion et le rejet, chaloupé entre une ville morne sous la neige et une campagne ensoleillée prompte aux amours naissants, puis bousculé aux confins de l’exclusion.
A la table des hostilités, le dessert aux arrières goûts moroses et funestes est servi : la rancoeur des uns fait le bonheur des autres. Le dégoût du mari pigmenté de l’incompréhension légitime des enfants se révèle indigeste. Bouchée double d’immoralité bourgeoise mise en relief par la fuite – presque annoncée – d’Emma et par l’homosexualité de leur fille, apparaissant comme déviante.
Au grand raout des aristocrates de pacotille, sont conviés des saltimbanques ambitieux voulant rompre avec ce décorum familial qui agit comme un carcan non-progressiste.

La tristesse semble flirter avec le vertige. De longs travellings négociant les virages des amours nouvelles avec lenteur et délicatesse emmènent le spectateur vers des contrées flottantes, nuageuses et presque ailées. La caméra glisse sur les rails comme un léger rayon de soleil qui dépose sa chaleur sur les cuisses d’une jeune demoiselle à  l’orée des beaux jours printaniers.

L’amour cousu au fil d’Ecosse, dissimulé et secret entre les deux amants, trouve son écho dans la voluptueuse lutte des classes sociales qui sévit dans ce charivari italien. Belle rentrée des clashs !
Comme pour montrer la tartufferie bourgeoise, le réalisateur a pris le soin de nous livrer que des bribes de scènes sans jamais aller au bout des sentiments, comme une allumette sur laquelle on souffle avant qu’elle nous brûle les doigts. Cette technique cinématographique trouve sa caisse de résonances dans les plans volontairement floutés, ou dans le camouflage des amants derrière de mauvaises herbes.
Un amour en catimini, comme un excès de fard sur une peau laiteuse, un déguisement social qui finit en pantalonnade.

C’était le mot de la feinte.

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Tancrède Bonora

Contre : Troisième long-métrage de Luca Guadagnino, cinéaste quasiment inconnu en France, »Amore » a à  priori tout pour plaire : une épopée mélodramatique sur l’amour et les liens de la famille en forme d’hommage à  Visconti, avec l’une des plus grandes comédiennes actuelles, Tilda Swinton.

Mais d’une manière ou d’une autre, la promesse de base se transforme en une fresque calamiteuse d’ennui et de prétention sur les mêmes thèmes énoncés. Quand on se réclame du cinéma de Luchino Visconti, aussi faut-il savoir filmer la mégalomanie des êtres et la puissance ultime des sentiments. Ici, les situations dont on appréciera parfois le décalage, ne forment qu’un piètre assemblage de cadrages poseurs et dénués de maîtrise. La laideur kitsch de la photographie l’emporte sur toute beauté picturale (robe orange fluo au milieu des grandes avenues italiennes saturées de soleil) et le récit, en forme de redécouverte amoureuse, n’est autre qu’un summum de prétention et de citations à  gogo. Le plus grave, avant même de se prétendre au-delà  du cinéma, est que Guadagnino parvient à  émettre une trame simple à  partir de laquelle on ne saisira absolument rien. Qui est-elle, qui est-il, quelle est cette famille sectaire qui organise des dîners glauques autour d’une immense table? L’inanité du script se veut pourtant grandement intellectuel, camouflant son vide total par quelques audaces visuelles qui tombent à  l’eau tant elles sont de mauvais goût. Une course folle dans une rue piétonne au milieu des monuments se voudrait un hommage à  Hitchcock, mais le surlignage psychologique de la musique et cette même photo dégoulinante de non-sensibilité coulent d’emblée les ambitions d’un film jamais à  la hauteur de ses maîtres.

Guadagnino abuse de gros plans monstrueux sur les visages repoussants au possible de ses interprètes, tout en croyant capter dans leur humanité une sensualité à  fleur de peau. Mais à  force de gros plans, le film se noie dans des volumes mal équilibrés où ne priment que le plan du corps-à -corps sans magie : une mèche de cheveux ou un morceau d’oreille, une crevette mâchée goulûment ou des bouts de peau par-ci par-là , rien qui ne fasse frissonner tant l’image est répugnante et le procédé sensitif éculé. Pire encore, c’est l’abattage d’une si grande actrice que Tilda Swinton et son effroyable accent russe sur-travaillé. Mais Guadagnino a au moins pour lui un second degré qui, à  défaut d’être présent dans son film, l’est dans le dossier de presse dans lequel il parle de strates, d’évolution psychologique et de rapport entre les personnages et les décors. A peu de choses près, on aurait pu le croire sérieux!

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Jean-Baptiste Doulcet

Amore
Film italien de Luca Guadagnino
Genre : Drame
Durée : 1h58min
Avec : Tilda Swinton, Alba Rohrwacher, Pippo Delbono…
Date de sortie cinéma : 22 Septembre 2010

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