Vénus noire

Vénus_noire.jpgDans l’architecture cinématographique, l’ascension préfigure une chute infernale. Mais qu’est-ce que la chute lorsque, cas à  part, l’ascension est déjà  un enfer en soi ? Abdellatif Kechiche ne pose pas la question car l’intérêt de cette »Vénus Noire » est ailleurs. Mais elle démontre pourtant la rugosité d’un film rigoureux et jusqu’au-boutiste dans sa représentation tournée vers la crudité et la cruauté.

Il est très rare aujourd’hui dans le cinéma européen d’être confronté à  un film aussi ambitieux dans ses choix, qui eux-même sont aussi ambigus que dérangeants. Le film relate avec une précision clinique, tout en cherchant l’essence du cinéma à  travers le plan et le mouvement, le dialogue et le son, la célébrité poisseuse d’une africaine exposée aux terres occidentales comme le monstre de foire auquel la prédispose ses organes génitaux démesurés et son fessier protubérant. Son ascension dans les cabarets, jusqu’aux salons libertins et sado-masochistes qui offrent au film les plus atroces représentations du viol, est une ascension sans avenir puisqu’elle ne lui appartient pas. Kechiche prend parfois le risque de l’auto-définir en artiste maudite, ce qu’elle tente de revendiquer à  quelques moments. Pourtant au fond sa présence magnétique n’est rien d’autre que l’objet d’un viol collectif effectué avec une ignominie rebutante.

Abdellatif Kechiche, qui tient entre ses mains un sujet ‘ample’ de par les conditions qu’il représentait, garde tout de même pour lui le sel de son cinéma au point même d’en faire son film le plus radical à  ce jour, évitant constamment les pièges de la grande production historique. Au contraire le refus d’enrobage mélodramatique porte le film à  un niveau de malaise assez étonnant ; de fait il cherche à  faire corps à  un sujet extrême en utilisant lui aussi tous les extrêmes que la pensée cinématographique peut offrir. Ainsi le public est plongé durant 2h40 dans une profonde sensation de voyeurisme. Les foules de public singé par des figurants énergiques renvoient l’image de notre propre regard. L’utilisation du personnage comme un objet au-delà  du récit, a pour vocation d’étaler le grand discours que porte Kechiche sur la place de la femme : et plus le film avance plus il va loin dans la métaphore (qui n’est autre que des faits tristement réels), du moins des faits réels qu’il transpose comme la métaphore d’une entité féminine et étrangère en proie à  l’adaptation sociale et occidentale. S’il renvoie à  l’évidence cette image contemporaine, qu’il réactualise le propos d’origine, c’est parce que le choix d’être anti-esthétique, économisant les plans larges et les horizons pour une masse de visages filmés jusqu’à  l’épuisement de leur vérité et de leur pudeur, apporte au film le non-temps, l’incertitude des repères pourtant établis. L’impression de lumières naturelles pour la plupart du temps est aussi un apport qui joue dans le sens de cette représentation archaîque de l’Histoire ; une représentation peut-être plus véritable que n’importe quelle autre car elle rappelle à  notre inconscient que l’on observe une époque inconnue comme ceux qui y vivaient pouvaient la voir. On pourrait croire à  force de surenchère que les cinéastes actuels tendent à  nous dire dans un film historique que nos ancêtres ne voyaient pas la même crudité d’action, qu’ils ne voyaient que de belles couleurs qui sont représentatives d’une esthétique de l’époque, que leur champ était limité uniquement au beau (même dans le laid), et donc que le rôle du cinéaste est de représenter naîvement cette beauté »Vénus Noire » abolit ces frontières surréalistes pour être l’égal esthétique de notre époque. Et loin de tous ces affects romanesques, Kechiche dépeint un horizon beaucoup moins glorieux, autant dans ce qu’il laisse entendre que dans ce qu’il montre.

La laideur permanente de ce qui entoure la Vénus, assemblage malsain de décors pauvres et dépouillés, la sécheresse des lumières naturelles et la cruauté de tous les personnages amènent fatalement à  un cinéma du désespoir et de la misère. Ce qui est surligné par la manière dont Kechiche refuse toute intrusion du spectateur à  l’intérieur du film ; c’est parce qu’il créé un recul qui nous laisse une marge de liberté philosophique, que notre position de voyeuriste en devient encore plus préoccupante. Parce qu’il ressasse à  l’infini ces scènes d’exhibition qu’il créé un malaise latent qui défigure petit à  petit le récit et notre perception. Cet étirement temporel, qui laisse au film la patience d’exister dans la profondeur réelle des choses (le temps et le mouvement), est autant une gêne pour le public qu’une possible fascination si l’on accepte d’être malmené durant le long du film.

Au contraire de la fresque, où les péripéties s’accumulent dans l’idée de procurer un avancement temporel, »Vénus Noire » préfère contempler le temps présent (et le transposer astucieusement), amputer le développement du récit pour une pensée motivique et philosophique qui s’accorde à  la pensée de cinéma que greffe Kechiche sur cette histoire admirable. Loin du conte (« Elephant Man » de Lynch), »Vénus Noire » travaille la morphologie et le corps entier comme une passerelle pour les regards qui malmènent l’être jusqu’au contrepoint actuel. Kechiche magnétise l’essence du corps dans son mouvement tribal pour ne pas oublier qu’il finira en pâture aux bras des savants illuminés qui n’auront pour seule envie que de vouloir comprendre ce qu’il signifie, et finalement continuer à  l’exhiber sous sa forme terminale (le cerveau, les organes génitaux), derrière des vitres. Entre autres, l’exploitation machiavélique de la différence passe aussi par les gens de peu ; Réaux et sa prostituée la dirige comme l’animal d’un cirque jusqu’aux pulsions sadiennes auxquelles s’adonnent les petits publics intimes de salons bourgeois et miteux. La débauche et la décadence, morale comme purement physique, est l’un des électrochocs de ce film formidable de révolte et d’ambiguité dont les passages durs ont au moins pour honnêteté d’être filmés de front. Rarement représentés au cinéma, ces salons d’intellectuels allumés qui se mordent les tétons sans distinction d’âge et de sexe, se masturbant sur la surprise créée par la vue démentielle des attributs de la Vénus, montrent finalement que cette relation de force entre maître et opprimé, entre la liberté totale et l’esclavagisme, le plaisir de l’un et la souffrance de l’autre, tous ces contrastes de pouvoir, ont toujours existé. Chapeau à  Abdellatif Kechiche d’avoir su en retraduire la réalité sordide et l’érotisme barbare, d’avoir su diriger des figurants impudiques et une actrice, Yahima Torres, bouleversante d’intériorité jusque dans les limbes des maisons closes où les volutes enfumées intoxiquent la nudité des corps, inlassablement voués à  l’exhibition et exécutés par le viol. La voix atone et le regard passif de l’actrice ont quelquechose d’infranchissable, comme si la part mythique du personnage – que Kechiche a décidé de ne pas montrer – ne pouvait prendre vie que par la présence que donne la comédienne à  son personnage. Grâce à  elle, l’être humain perdure jusqu’au bout de cet éprouvant voyage au coeur du cinéma et de l’Histoire, double dimension liée à  une infinité de temps (hier, aujourd’hui, demain).

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Jean-Baptiste Doulcet

Vénus Noire
Film français de Abdellatif Kechiche
Genre : Drame historique
Durée : 2h44min
Avec : Yahima Torres, André Jacobs, Olivier Gourmet…
Date de sortie cinéma : 27 Octobre 2010

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