Somewhere

Somewhere.jpgCommençons l’année 2011 par un éreintement dans les règles de l’art de Somewhere déjà  promu comme l’imposture de l’année, comme la baudruche prête à  se dégonfler, témoignant du coup de l’incompétence avérée de Quentin Tarantino à  être président d’un festival de cinéma, où son manque de discernement criant associé à  un copinage flagrant (Michael Moore à  Cannes en 2004, son ex girl-friend à  Venise en 2010) ouvre la controverse.


Il me semble important de comparer – très rapidement – le film de Mike Leigh, Another Year, à  cet essai vide de sens qu’a réalisé la fille du bien-nommé Francis Ford Coppola. Deux projections à  un jour d’intervalle me font aisément remarquer que les deux films traitent sensiblement du même sujet, à  la différence que Sofia Coppola se réclame être l’auteur d’une parabole sur la célébrité, chose sacrément amusante quand on sait qu’elle ne signe même pas ses films. Et à  la différence aussi que, malgré les nombreuses réserves que j’ai sur le film de Mike Leigh, celui-ci transmet une émotion ; il cherche à  l’évidence une consistance dramaturgique.

Somewhere parlerait donc d’une existence à  la dérive, d’une âme vidée de sentiments ; celle d’un homme qui regarde la vie passer sans lui, comme les vaches au bord des champs regardent les trains. Johnny Marco est un type brillant, malheureusement paumé et en dehors du mouvement, du son, de la fête, de l’émotion, des autres, bref de la vie. Sofia Coppola nous montre l’ennui d’une star de cinéma détachée du monde parce que sa vie n’est qu’une succession de promotions dans divers pays, divers hôtels, diverses limousines, sans jamais avoir l’identité d’une personne chez soi, avec une adresse et une personnalité. La réalisatrice veut nous dire que derrière la façade du rêve (le monde du cinéma), se cache un drôle d’univers fait de tristesse et de répétition infinie. Somewhere tente de trouver dans le rythme la boucle que vit inlassablement son personnage. A ce sujet la première scène du film est une métaphore complètement idiote de ce qui va avoir lieu (c’est-à -dire, concrètement : rien). Je m’en veux de ne pas avoir saisi immédiatement que cette scène serait à  l’image du film entier, auquel cas je n’aurai certainement pas hésité à  fuir de la salle.

Le vide ‘authentique’ du film et sa totale absence de créativité semblent rimer avec celui de l’existence de Sofia Coppola, fille ombragée par le génie de son père. A part Marie-Antoinette, oeuvre dansante et surprenante sur la vie d’une reine immature, faux biopic à  l’encontre des codes et des styles initialement prévus à  cet effet, un point commun saute aux yeux entre tous les films de Sofia : ils ne racontent strictement rien. Qu’il s’agisse de Virgin Suicides » poème esthétisant et creux d’une jeunesse morbide, et surtout de Lost in translation qui contient l’art de faire du vide à  partir de rien (et c’est dommage, Somewhere penche tout à  fait de ce côté), toutes ses oeuvres racontent la monotonie et l’ennui que subissent certaines personnes face à  leur vie. Cela ferait de très beaux sujets de cinéma si Coppola n’avait pas la mauvaise idée (ou le cache-misère d’une absence de talent) de nous plonger dans la peau de ses personnages – David Fincher a pourtant magistralement prouvé avec The Social Network que cela était possible. Car si Bill Murray n’a rien à  jouer dans Lost in translation, si Kirsten Dunst et ses copines n’ont pas plus qu’à  balancer leurs cheveux blonds dans l’air frais de Virgin Suicides, cela laisse transparaître que le spectateur n’a rien à  ressentir.

Dans Somewhere, il ne se passe tellement rien qu’on se sent presque gêné d’assister à  la perte de Stephen Dorff (acteur rare et potentiellement bon), à  la vacuité de son rôle et du fameux »bonheur retrouvé dans les bras de sa fille ». Dans ces séquences prétendument poétiques, le film flirte avec ces mauvaises pubs pour appareil photo Haute Définition (celle de la piscine…), et pour le reste il se réclame d’une pointe de surréalisme qui n’amène à  rien puisqu’il n’y a aucun point d’accroche dans la dramaturgie. Même visuellement, toutes ces scènes tombent à  l’eau tant elles n’ont pas d’emprise ou d’inspiration, tant il n’y a pas de place pour autre chose que le visage passif de Johnny Marco. Par exemple le moment d’adieu entre lui et sa fille qui monte à  bord d’une voiture aurait pu être drôle ; on y voit dans le contrechamp sur le visage de l’acteur l’hélicoptère qui le ramènera à  son hôtel. Il y a là  une exagération plutôt amusante dans la relation entre la star et sa fille, quelque chose d’excentrique qui n’a finalement pas lieu : on n’aperçoit de l’hélicoptère qu’une hélice derrière la tête imposante de Stephen Dorff.

Un autre plan résume à  lui seul le ratage du film : le visage badigeonné de plâtre pour les besoins d’un film au maquillage complexe, Johnny Marco attend que la matière prenne sur sa peau. On imagine ses yeux, son nez, sa bouche sous la couche blanche qui recouvre son visage. L’image fait sourire car elle transmet soudain un décalage avec le reste du récit. Sauf que ce qui nous paraît être une blague se prolonge en un zoom d’une lenteur paralysante jusqu’à  un gros plan de ce visage disparu. Ce n’était même pas censé être drôle, juste une pose qui finit par sonner comme un esthétisme fier. Voilà  la seule démarche du film, l’impression soudaine d’avoir eu une bonne idée de cinéma le temps de quelques secondes. Pour le reste on veut nous faire croire à  de la mélancolie, de la tristesse, de furtifs moments de joie, de la nostalgie, de la douceur, mais il n’y a rien. Somewhere prétexte le vide par son personnage, cherche la posture d’un film improvisé, perdu, justement parce qu’il n’y a rien en-dessous. La fin rend notre sensation d’ennui et de colère unanime : le point final, qui est là  alors qu’il pourrait être n’importe où, nous dit bien que ce film est un hasard plus qu’une improvisation, donc ce n’est plus un film. Il y a des oeuvres dont on retire parfois, par le plus grand des mystères, une émotion insoutenable, ou au moins palpable même si elle est minime. Cela ne tient parfois pas à  grand-chose, mais jamais à  Rien. Somewhere est l’exemple même du film mort-né, celui d’une page blanche qui l’est restée jusqu’au bout. Sauf que Coppola (et son père qui l’a produit) a pensé que cette page blanche pourrait faire un film. Plus grave encore, Tarantino a pensé que cela pourrait faire un Lion d’Or. Ce qui me paraît être une grave erreur face à  l’abondante richesse du cinéma contemporain.

Jean-Baptiste Doulcet

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Tout en continuant à  mettre en scène des jeunes filles solitaires, perdues dans le vaste monde, en quête de repères, la réalisatrice Sofia Coppola abandonne les fastes versaillais de la Cour de France pour les collines hollywoodiennes de Los Angeles et l’hôtel mythique Château Marmont, construit en 1929, sur le modèle du château d’Amboise dans le Val de Loire. Tenant davantage de la pension de famille, constitué d’appartements où il est possible de faire sa propre cuisine et d’y résider pour une longue période, l’endroit étrangement vieillot et non dépourvu de charme demeure toujours le refuge de stars (James Dean, Montgomery Clift ou plus récemment Robert De Niro en furent ses plus prestigieux hôtes). Johnny Marco ne possède certes pas la classe ni le talent de ses illustres prédécesseurs. Cloitré dans la chambre 59, malgré le concours de jeunes femmes accortes et peu dispendieuses de leurs charmes, l’acteur s’ennuie ferme entre deux films, jusqu’à  l’apparition de sa fille de 11 ans, qui, petit à  petit, va lui faire prendre conscience de la vacuité de son existence.

C.’est donc le vide et l’ennui que Sofia Coppola choisit comme axes principaux de Somewhere. Notions fort intéressantes en elles qui posent néanmoins le délicat problème de leur mise en forme et du geste cinématographique qui doit en résulter. La question décisive se résume aisément, : pour évoquer le vide, un film doit-il l’être lui-même, ? Si la réponse est positive, Somewhere est une réussite, ; mais si la causalité ne s’avère pas, ce qui dès lors remettrait en cause l’essence même de l’art, le dernier opus de la réalisatrice de Marie-Antoinette relève du ratage, pour ne pas dire d’une réelle imposture formelle, rapidement identifiable dès un premier plan putassier où l’option de stopper plein cadre le bolide de Johnny Marco après avoir exécuté des tours de circuit prouve à  l’évidence la fabrication calculée de l’ensemble. Ce n’est pas tant l’absence de scénario ou le refus de toute psychologisation qui dérange que le manque d’audace et de parti pris en matière de mise en scène, ôtant par conséquent le caractère minimaliste que d’aucuns prêtent à  l’oeuvre. Par peur du vide elle-même ou tétanisée par son sujet, Sofia Coppola refuse très vite l’étirement des plans comme elle multiplie les scènes dans lesquelles finissent par se passer plein de choses, : conférence de presse, moulage du crâne de l’acteur (moment clef qu’il aurait justement fallu saisir dans sa longueur), voyage de promotion en Italie à  la limite de la caricature. Ou faut-il appréhender cette escapade milanaise en lecture psychanalytique, en tentative d’établir des passerelles d’inculture crasse et de vulgarité assumée entre le Nouveau Monde et la vieille Europe, ? Plus prosaîquement, il ressortit du tout une impression de clichés, une peinture à  gros traits, sans finesse et tellement convenue, du milieu du cinéma. S.’adjoignant les services du chef opérateur de Gus Van Sant, à  qui elle pique aussi la chemise à  carreaux comme fétiche vestimentaire, Sofia Coppola déçoit encore davantage qu’avec son troisième opus, ce qui ne nous laisse de nous inquiéter pour la suite.

Patrick Braganti

Somewhere
LION D’OR – Festival de Venise 2010
Film américain de Sofia Coppola
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h39min
Avec : Stephen Dorff, Elle Fanning, Chris Pontius…
Date de sortie cinéma : 05 Janvier 2011