Black Swan

Chef d’oeuvre pour l’un, film boursouflé et finalement grotesque pour l’autre, les deux chroniqueurs renouent avec leur pêché favori : ne surtout pas être d’un même avis.

Une fois de plus Darren Aronofsky est l’inverse du cinéma de studio, et il continue sa quête de la perfection, sublime mouvement d’artiste en doute. Film sur la dégénérescence d’une époque (Requiem for a dream et son enfer artificiel), casse-tête chinois (Pi), chamanisme (The Fountain) ou, d’apparence plus classique, le rêve américain dans The Wrestler et son héros fêlé tout droit sorti d’une énergie documentaire sur une époque révolue où renaît un cinéma perdu, celui des souvenirs d’une Amérique métamorphosée.

Black Swan ne change rien pour le réalisateur aujourd’hui, qui se met à  l’évidence à  un même niveau d’ambition artistique – et tant mieux, la mégalomanie cinématographique de cet homme est remarquable. Dans cette oeuvre sombre et tourmentée, il s’agit d’un condensé émotionnel créé par une pensée visuelle et mentale (mais non psychologique) du miroir, rendu par le basculement de Nina, danseuse étoile fraîchement promue Cygne Blanc dans la nouvelle production du Lac des cygnes du New York City Ballet. Darren Aronofsky ose une métaphore à  priori grossière mais qui, à  la fin du film, a pris tout son sens : la quête de perfection de Nina dans un mouvement du corps est celle du cinéaste lui-même dans un mouvement réflexif de cinéma. Le film, sous l’apparence d’un conte moderne, qui est à  la fois une relecture tout à  fait claire de la légende du Lac des Cygnes, en même temps que l’utilisation large de la symbolique rend l’histoire ouverte à  une multitude de lectures nouvelles face à  son contexte contemporain (New York aujourd’hui, meurtre, sexe, drogue, libération féminine, surenchère esthétique). Sur une trame simple à  la limite du manichéisme (une jeune fille doit apprendre à  se libérer de son côté ‘White Swan’ pour incarner tout à  la fois le ‘Black Swan’), Darren Aronofsky tisse une infinie possibilité d’horizons thématiques et narratifs. Plus Nina se confronte à  l’essence même du processus artistique plus sa libération obligatoire la fait basculer vers les tréfonds de son âme. Black Swan n’est toutefois pas un film psychologique, et ce pour une seule raison : Aronofsky cède pour notre plus grand plaisir à  la tentation du fantasme. Tout d’abord celui des femmes et de l’art, ensuite celui d’une esthétique de cinéma retrouvée où, pour accéder à  une vérité artistique et comprendre le mouvement du corps aussi bien sur scène que dans sa mise en parallèle avec le quotidien, le choix se porte sur la caméra à  l’épaule. Le mouvement continu de la caméra est une prolongation physique et mentale des déboires de Nina, et l’on pénètre le mouvement de la danse comme l’on partagerait ses tourments vertigineux et sa perte des repères. La dégradation du réel jusqu’à  un point de non-retour, thématique chère au réalisateur, prend ici un sens encore plus abouti que dans ses films précédents tant le film oppose la réalité à  un fantasme de mise en scène à  travers la mise en scène. On ne sait plus si le réel est plus sensé que le fantasme tant les perceptions se croisent et s’entrechoquent tel un couple de danseurs. Mais s’il évite les lourdeurs de la psychologie, il n’oublie pas de dessiner en arrière-plan des raisons à  ce détachement progressif ; il est tout à  la fois question de rivalité, de rigueur, de dépucelage, du passage de la fille à  la femme, du détachement maternel, de la possession totale d’un rôle jusqu’à  atteindre la perfection du primitif animal (et ce qui rend ces raisons si fortes et perturbantes, c’est la façon qu’il a de ne pas reculer face à  la mise en scène concrète des symboles). Derrière la caméra on sent sa rigueur comme celle de Nina, on le sent submergé par de sublimes doutes qui font le sel de son cinéma tout comme l’histoire de son héroîne, tout autant qu’il possède son rôle d’esthète et de cinéaste jusqu’à  la perfection qu’il recherche.

Son film travaille, d’un bout à  l’autre et dans l’enchaînement splendidement saccadé des séquences (volontairement non-fluides), une tension présente dans le réel et l’irréel, jusqu’à  une folie paranoîaque qui offre au film trente minutes de cinéma d’une beauté complètement mégalomaniaque et orgasmique. La tension au travers des tourments de Nina et de sa psyché de princesse confrontée à  la cruauté du monde amène le film à  des émotions diverses agissant comme des électrochocs imprévisibles. Black Swan partage avec tous ces grands films qui ont fait le cinéma ce goût pour l’inattendu, pour la réussite du spectaculaire, pour la provocation raisonnée, la mégalomanie, la direction d’acteurs au cordeau, la mise en abîme aux mille fonds, la richesse d’un récit simple, les croisements stylistiques, l’accumulation de charges émotionnelles tout sauf factices, créées selon une formule maîtrisée de bout en bout. Darren Aronofsky s’empare d’un sujet très classique et rigoureux avec une aisance de mise en scène et une brillante utilisation du mouvement contemporain qu’est la caméra.

Il laisse avec Black Swan, définitivement, l’empreinte d’un immense cinéaste qu’il est temps de considérer aujourd’hui aux côtés de David Lynch comme le dernier des contemporains, tout à  la fois dans l’opposition qu’il fait entre le classicisme prude d’un art et la modernité renouvelée d’un autre, et sa manière de bâtir un récit qui remplit toutes les fonctions possibles, de l’autobiographie maquillée de ses propres tournages à  la mise en mouvement d’un conte horrifique et spirituel sur les limites de la perfection. Quand celles-ci sont atteintes dans le but d’être transcendées, Black Swan nous évoque de front ce goût savoureux de la folie, un charme auquel on succombe jusqu’aux noirceurs pénétrantes de l’oeuvre et la lumière soudaine de son élégie finale, une féérie immortelle où le cygne Natalie Portman, aux bras de la mort, étend sa grandeur et sa présence dans la beauté intemporelle d’une salle de cinéma.

Jean-Baptiste Doulcet

 » C.’était parfait  » s’extasie à  la fin de la représentation du Lac des cygnes (qui marque simultanément celle de Black Swan) la danseuse étoile Nina. Qu.’aimerions nous partager cet enthousiasme autoproclamé, après avoir dû supporter pendant presque deux heures une caricature hallucinante du milieu de la danse, et son cortège de clichés associés, et une parodie grand-guignolesque, et pour tout dire très drôle à  force de grotesque, de cinéma fantastique, ! , Pour traiter du sujet passionnant de la recherche à  tout prix de la perfection, était-il besoin d’installer un personnage souffrant d’une double pathologie schizophrène et d’identification qui lui fait de toute évidence perdre pied avec sa propre perception de la réalité, ? Avant d’être choisie pour le rôle titre par un chorégraphe machiavélique et manipulateur, dont on a peine à  entr.’apercevoir en quoi sa vision du ballet de Tchaîkovski est novatrice et viscérale, et donc d’interpréter la double prestation des cygnes blanc et noir, l’ambitieuse Nina ressemble d’abord à  une oie égarée, couvée par une mère possessive, qui la cantonne dans un cocon irréel (la chambre de Nina ressemble à  une chambre de petite fille). La confrontation à  la réalité, qui est ici celle des rivalités entre danseuses et des manoeuvres calculatrices du chorégraphe, s’avère d’autant plus âpre.

Darren Aronofsky, cinéaste à  la réputation sulfureuse, mais avant tout cinéaste de l’effet si appuyé qu’il en devient contre-productif, filme ainsi Nina chez elle, Nina aux répétitions et se rend compte très vite que cela ne va pas suffire, et opte ainsi pour une bifurcation qui amène Black Swan au gore le plus sanglant. Un basculement vers un grotesque risible qui se situe très précisément au moment où un vieux libidineux, mais fort bien vêtu, se tripote dans le métro face à  Nina. Dès lors, le réalisateur de The Wrestler accumule les scènes émoustillantes, : la danseuse se caressant sous la couette, l’épisode saphique à  l’arrière du taxi, puis dans le lit de Nina. Outre l’ennui suscité, car la mise en haleine provient uniquement de l’atmosphère anxiogène qu’installe à  grands renforts d’effets et de bruitages le réalisateur, et non pas de l’intérêt à  suivre l’histoire, c’est aussi la convention brandie comme étendard d’un point de vue qui désole. Manifestement, Darren Aronofsky échoue à  capter ce qui se joue au coeur même d’un ballet et des séances de mise au point puisqu’en rien est perceptible leur évolution, et encore moins le projet du chorégraphe. Il est étrange et paradoxal que le film soit autant dépourvu de grâce et de beauté, s’ingéniant à  produire une image sale et granuleuse, investissant des endroits sordides aux éclairages blafards, avec là  encore une utilisation très appuyée des contrastes entre noir et blanc. Le cinéaste semble prendre un malin plaisir, mais pas nous, à  suivre sa comédienne de dos, caméra à  l’épaule. Si Natalie Portman accomplit une performance, elle se situe pour l’essentiel dans l’effarouchement et la peur panique qui caractérisent son personnage, mais certainement pas dans une palette de registres, résumés ici aux pleurnicheries et aux regards ahuris. Quant à  Vincent Cassel, il n’a rien d’autre à  jouer qu’un créateur agacé et narcissique.

Il y a peu, nous pouvions voir un excellent documentaire intitulé Pianomania (réalisé par Robert Cibis et Lilian Franck) dans lequel la recherche de la perfection empruntait des voies autrement plus sereines, passionnantes et efficaces. Dans Black Swan, la démarche et les motivations d’une Nina que l’on perçoit rapidement comme dérangée nous restent lointaines, ce qui ne nous aide pas dans une quelconque empathie pour son personnage. La mise en scène outrancière, multipliant les citations et les références (Roman Polanski, David Lynch et Michael Powell) privilégiant la superficialité et l’épate à  grosses ficelles, sauve en toute logique le film d’une vacuité totale, mais au final, Black Swan se rapproche davantage de l’opéra-bouffe avec sa kyrielle d’exagérations et de boursouflures que d’une authentique et aboutie tentative opératique.

Patrick Braganti

Black Swan
Drame fantastique de Darren Aronofsky
Durée : 1h43
Sortie : 9 Février 2011
Avec Natalie Portman, Vincent Cassel, Mila Kunis,…

La bande-annonce :

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