Never Let Me Go

Pourquoi les oeuvres de science-fiction devraient-elles systématiquement se situer dans un futur plus ou moins lointain, ? Pourquoi ne serait-il pas possible de les situer dans un monde contemporain dont elles accapareraient les marges, ? C.’est à  cette démarche intellectuelle utilisant les codes de l’anticipation pour mieux sonder les tréfonds de l’âme humaine qu’obéit le romancier britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro lorsqu’il écrit Auprès de moi toujours, une sombre histoire de clones créés dans l’optique du don d’organes dans le dernier tiers du vingtième siècle en Angleterre. En adaptant pour le grand écran le livre à  succès, le cinéaste Mark Romanek, connu aussi pour les nombreux clips qu’il a mis en scène, ne dénature nullement les intentions de l’écrivain. Et tout comme l’oeuvre littéraire, sa transcription cinématographique se construit en trois étapes, : trois dates, trois lieux qui rassemblent le même trio de personnages, : Kathy, Ruth et Tommy. Pensionnaires durant leur enfance d’une institution dont ils ne doivent jamais quitter l’enceinte, ils découvrent à  l’adolescence leur raison d’être, : devenir des donneurs d’un ou plusieurs organes jusqu’à  leur terminaison, la période de leur disparition, qui constitue le cadre de la troisième et la plus réussie partie de Never Let Me Go.

Avant d’y arriver, nous avons donc partagé les jeunes années des trois héros, durant lesquelles se tissent entre eux des liens d’amitié et d’amour, altérés par la jalousie et la frustration, à  leur comble au moment de leur adolescence qui leur autorise plus de liberté et la rencontre avec d’autres venus d’organisations plus ou moins identiques. Ces deux premiers volets ne dépassent guère les motifs habituels des films sur les internats et sur les romances adolescentes. Si l’image et la photographie sont particulièrement soignées, avec une attention remarquée pour la palette des tons singularisant chaque lieu, le spectateur s’ennuie plutôt dans une mise en scène charmante, mais conventionnelle. Avec la dernière partie, dont Kathy l’esseulée est la narratrice, nous sortons de notre douce apathie. Never Let Me Go abandonne les teintes gaies et naturelles pour une palette nettement plus froide et clinique, où le bleu, le gris et le blanc dominent, aussi bien dans les scènes à  l’hôpital – Ruth et Tommy ont commencé leur programme de dons – qu’à  l’extérieur – le bord de mer devient un décor récurrent.

Ce qui jusqu’à  présent relevait de la suggestion, presque du fantasme allant jusqu’à  semer le doute dans notre esprit, prend toute sa réalité la plus crue, la plus sordide et la plus tragique. Le trouble naît autant du décharnement des corps mutilés à  présent en sursis que de la frayeur et de l’incompréhension résignée des jeunes gens, dont l’âme bien réelle, et attestée par leurs exercices artistiques, connait la tourmente des sentiments et des questionnements existentiels. Débarrassé des scories d’une esthétisation convenue, le film soudain émeut, soutenu par l’interprétation remarquable des trois comédiens, dont l’incandescent Andrew Garfield (Tommy) révélé par Boy A.

Davantage qu’une vision imaginaire d’un monde parallèle, le film, comme hier le livre, revendique sa dimension philosophique, : que fait-on de sa vie quand elle ne nous appartient pas et qu’en plus elle s’inscrit dans une brièveté inéluctable, ? Et en quoi ceci modifie t-il le rapport au temps qui passe, ? C.’est lorsqu’il accède au coeur de sa thématique que le film trouve, tardivement, la puissance de son souffle doux, tristement mélancolique et cruellement fataliste et parvient à  accomplir la symbiose des références culturelles nippones (la prééminence des notions liées à  l’éphémère et à  la temporalité) et des spécificités anglaises (nul doute quant à  la physionomie des acteurs et la typicité des décors).

Patrick Braganti

Never Let Me Go
Drame, romance britannique de Mark Romanek
Durée : 1h43
Sortie : 2 Mars 2011
Avec Carey Mulligan, Andrew Garfield, Keira Knightley,Charlotte Rampling, Nathalie Richard,…

La bande-annonce :

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