Route Irish

En 2001, dans The Navigators, le cinéaste britannique Ken Loach construisait une histoire autour d’un groupe de cheminots confrontés à  la privatisation de la société de chemins de fer les employant. Faire état d’une société de plus en plus séduite par le libéralisme et la démission de l’État, providence ou protecteur, constitue une des motivations du réalisateur de Raining Stones, porte-drapeau d’une cinématographie ancrée dans le réel social et désireuse de rendre hommage à  une classe de défavorisés et de laissés-pour-compte. Un autre pan de la longue carrière de Ken Loach s’est bâti sur l’expatriation de ses sujets, loin d’une Angleterre blafarde et rongée par la paupérisation, la xénophobie et le repli sur soi. Lorsqu’il a promené sa caméra en Espagne, au Nicaragua, à  Los Angeles, c’était encore pour s’interroger sur les conséquences des guerres civiles ou mettre en lumière les mauvais traitements infligés aux travailleurs clandestins, d’où ils viennent. Route Irish pourrait être appréhendé comme la symbiose des deux facettes du cinéma de Loach : sous fond de conflit irakien et à  travers Fergus, le personnage central, il se penche sur la privatisation de la guerre marquée par le recours à  des mercenaires chèrement payés, exécutant pour le compte de leurs employeurs des missions dangereuses, où la mort accidentelle ou volontaire est omniprésente.

Hanté par le souvenir et par la perte de son meilleur pote qu’il a influencé pour le suivre en Irak, Fergus ne se satisfait pas des explications officielles et mène sa propre enquête sur les événements qui ont entouré l’accident tragique. Utilisant des images tournées lors de différents assauts, le cinéaste fait fusionner le documentaire et la fiction. Tout ce qui se passe en Irak nous est en effet apporté par le truchement de prises de vues authentiques, proches du reportage, ou par le biais d’écrans (téléphone ou ordinateur) et de conversations enregistrées, imprimant au film le fameux aspect †˜embedded.’. Route Irish oscille entre le thriller (l’enquête sur les conditions de la disparition de l’ami de Fergus) et la romance sociale (la relation trouble qui s’installe entre ce dernier et la jeune veuve). Tout n’est pas toujours d’une grande finesse, la surcharge guette à  chaque plan et la résolution finale, grandiloquente et moralisatrice, pose aussi problème. Parfois, l’impression de voir un vieux Yves Boisset (dénonciation des complots et des manipulations en tous genres) ou, pire, un nanar à  la Bronson (légitimation d’une autodéfense face aux puissants impunis) nous traverse l’esprit, ce qui n’est certes pas bon signe.

La colère et la virulence du cinéaste sont toujours vivaces mais peut-être les emploie t-il de manière un peu trop appuyée et manichéenne, peinant à  resserrer l’action, malgré l’envie manifeste, et sans doute trop voyante, de l’efficacité au détriment de la subtilité et des doutes, comme lors de cette scène curieusement longue où Fergus pratique un interrogatoire musclé qui indispose et met mal à  l’aise, non dans sa brutalité aveugle, mais davantage dans la complaisance avec laquelle Ken Loach paraît la saisir.

Patrick Braganti

Route Irish
Drame britannique de Ken Loach
Durée : 1h49
Sortie : 16 Mars 2011
Avec Mark Womack, Andrea Lowe, John Bishop,…

La bande-annonce :

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One thought on “Route Irish

  1. Avec tout ça (manichéisme, Boisset, Bronson…), quand même 3/5…verrais-tu Ken Loach avec les yeux de Chimène ? ;)

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