Rango

Rango étonne ou fascine selon l’angle du regard. Soit on croit voir le nouveau dessin animé écolo-sentimental d’un énième studio américain, soit on croit voir sans convictions le nouveau film d’un réalisateur de commandes : Gore Verbinski. Le film étonne doublement car il n’est ni mielleux, ni impersonnel. Bien au contraire.

La débauche coloriste et abstraite du film commence lors d’une séquence phénoménale qui s’ouvre sur un jeu d’échelles brillamment réalisé et mis en mouvement ; Rango, à  l’échelle d’un lézard (donc petit), se fait percuter par une ribambelle de voitures sur la route unique d’un désert visiblement américain. L’impact de la violence est rendu comme on le voit si peu dans le monde de l’animation ; le spectateur est immédiatement réduit à  l’état de lézard oppressé par le bruit et la vitesse de la circulation. Ce déchaînement est le point de départ d’une aventure qui n’en finira (presque) jamais de délires psychotiques en tous genres. Pourtant, même si Rango frise l’excès, il évite grâce à  un amour omniprésent du cinéma l’action rébarbative et hystérique que l’on craint à  l’ouverture. Mieux que ça, le scénario offre un large panel de styles se relayant les uns aux autres ; parfois complètement absurde (au vrai sens du mot), parfois spectaculaire ou encore référencé, l’écriture passe aisément du pastiche assumé à  l’oeuvre d’art abstraite, du n’importe quoi subtilement organisé au western crépusculaire. Rango, un peu à  la manière de Wall-E des studios Pixar, utilise la mise en scène comme la matière première de l’animation. Tout dépend de la science des lumières, du montage, de la fluidité et du rythme imposé par la caméra. Ici le scénario semble parfois mis de côté pour que soit assuré à  un niveau élevé l’art de la réalisation, afin de renforcer le propos. Et le résultat atteint des sommets dans sa retranscription époustouflante des ambiances de ville fantôme et de saloons peuplés de trognes impossibles. L’humour du film joue à  la fois sur le tableau du non-sens et de la caricature visuelle, valable tant dans la mise en scène (ou le penchant moqueur des Walkyries de Coppola) que dans la foire mimétique que semble trimballer chaque personnage. Sur la tête improbable du – génial – personnage de Rango est superposée la voix déglinguée de Johnny Depp ; il serait dommage de manquer l’occasion de saluer à  nouveau sa performance, cette fois uniquement vocale. Le travail d’addition entre gestuelle et doublage est un travail superbe qui vaut d’être applaudi tant pour l’acteur que pour les designers et superviseurs du personnage. La composition du comédien joue brillamment sur le décalage de ce lézard cinglé et looser dans une ville de truands, jusqu’au renversement de situation qui en fait un héros malgré lui. La voix de freluquet bascule soudainement en celle, plus assurée, d’un crâneur pathétique. A cela viennent s’ajouter les détails de texture, fourmillants comme des poussières d’or sur la qualité générale de l’esthétique, qui joue habilement entre un cinéma passéiste (le retour au western), et futuriste (des visions cinématographiques proches des illuminations philosophiques de George Lucas dans THX 1138 ou celles, plus volatiles, de Terry Gilliam dans Las Vegas Parano).

Le balancier rythmique s’impose ainsi comme une manière concrète de passer de l’humour à  l’émotion, de l’efficacité nostalgique aux essais psychédéliques et futuristes. Les risques étonnants pris par un tel film, qui est pourtant un film de studio, ont cela d’étonnant qu’ils se doublent en plus d’une portée philosophique totalement inattendue. Le passage de la route qui offre son épatante scène d’ouverture devient un leitmotiv visuel et mental dont l’ambition est autant d’ordre fataliste qu’écologique. Mais pour cela Gore Verbinski ne fait pas appel à  de jolies plaines ondoyantes peuplées d’oiseaux qui gazouillent dans l’herbe ; il montre la mondialisation passive à  laquelle nous sommes confrontés, et le choix d’une révolte qui nous appartient et nous révèle face à  notre identité profonde. De plus en plus loin dans la bizarrerie, le film aligne les moments de prouesse dans un final ubuesque qui risque d’en décontenancer plus d’un. Les arbres enterrés se mettent en marche, tandis que se joue un duel entre Rango et un immense serpent dont les cartouches de sulfateuse sont fondues comme une ceinture sur son écaille. Les couleurs continuent d’abonder ; le jaune poussiéreux du village de l’Ouest, le vert lézard et les gueules marronnâtes des durs à  cuire lèguent leurs harmonies aux tons rouges d’un crépuscule scandé de nuages. Les horizons vallonnés et teintés de lueur rougeoyante sans espoir évoquent quelques gravures de l’Enfer de Dante tandis que se joue, à  la seconde d’après, la suite d’une comédie dont le tube d’essai semble contenir un taux de délire assez élevé.

Rares sont les films d’animation où le tragique infernal prolonge le rire fabuleux et fantaisiste de la fable existentielle, jusqu’au questionnement sur l’état du monde! Le rythme y perd parfois du panache quand, entre deux moments festifs, la structure respire. Mais l’oeuvre, contre toute attente, est personnelle, fascinante, parfois rebutante tant elle échappe aux codes de la production généralisée. Parfois proche d’une conceptualité que l’on pourrait sans peine placarder dans un musée d’expériences audio-visuelles et d’installations en tous genres, Rango défie le spectateur dans sa quête d’hédonisme et de rires surréalistes, en jetant un arsenal d’inventions visuelles et comiques dans les yeux exténués de ceux qui regardent. On y croise des visions stupéfiantes, des dialogues trash, des défis techniques séduisants, des parti pris risqués, des atmosphères tout en charognes puantes et en alcool sec. Pas étonnant alors qu’à  la fin de la projection, les mamans dans la salle avaient les yeux grands ouverts et les pupilles dilatées par ce pouvoir de fascination coloriste et mouvementé, tout en émiettant de plaisir les accoudoirs des sièges sans même constater alors que les têtes endormies de leurs enfants y reposaient d’ennui.

Jean-Baptiste Doulcet

Rango
Film d’animation américain de Gore Verbinski
Durée : 1h40
Sortie : 23 Mars 2011
Avec les voix de Johnny Depp, Isla Fisher, Abigail Breslin,…

La bande-annonce :

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