5+5= (Please) Don’t Blame Mexico

Parmi les découvertes de 2011, on se souviendra qu’au printemps de cette année, on a fait connaissance avec la musique de (Please) Don’t Blame Mexico à  travers un album réjouissant (« Concorde ») paru sur le petit label français Sauvage Records. A la tête de ce nouveau projet, se trouve Maxime Chamoux, connu pour avoir également participé à  l’aventure Toy Fight. Passionné et érudit, il nous livre en détails les disques qui comptent pour lui aujourd’hui.

Avril 2011

5 disques du moment :


– Bill Callahan »Apocalypse »
On le compare sans cesse à  Leonard Cohen ou Lou Reed, et c’est comme si cette comparaison impliquait d’office une infériorité par rapport à  ces glorieux aînés. Or je me rends compte que Bill Callahan est peut-être mon songwriter préféré, non pas seulement actuellement, mais toutes période confondues. Cet album est, une fois de plus, d’un raffinement et d’une rusticité sans limites. Parce que Callahan a cette obsession de dire le mot vrai – pas le beau mot, le vrai –  qui me bouleverse. Avec lui, la vérité est la condition sine qua non du beau.

– John Cale »Fragments Of A Rainy Season »
C’est un album live piano (ou guitare) solo enregistré à  Bruxelles à  la demande d’un journaliste des Inrocks période »mensuel » je crois. Il reprend ses plus grands (et quand on dit grands, avec John Cale, c’est vraiment très grand) morceaux dans des versions très orientées musique concrète/contemporaine. On entend plus que jamais ce qui fait la particularité et le génie de son jeu de piano, ce staccato très sec et très dur, dont la subtilité n’apparaît pas toujours de prime abord, et qui peut faire penser – à  tort ! – que sa technique est assez pauvre. Et puis, soudain, au détour d’un pont ou d’un enchaînement, il place un petit quelque chose, à  peine audible parfois, d’absolument magique. La version de »Dying On The Vine » sur cet album est incroyable.

– Various Artists »Bossa Nova And The Rise Of Brazilian Music In The 1960’s »
Soul Jazz est un label épatant, spécialisé dans les coffrets de l’histoire un peu »bis » de la musique (ils avaient fait des coffrets sur le rap féminin dans les années 80, la Blaxploitation, le Tropicalisme, etc.). Là  où ils sont très forts, c’est qu’ils réussissent l’exploit d’avoir une identité aussi forte qu’un label »nouveautés » rien qu’en ressortant des vieilleries, mais avec un goût inimitable. Ce coffret ne déroge pas à  la règle et même s’il ne contient pas que de la bossa nova stricto sensu – il y a parfois de la samba ou du jazz – il m’a fait découvrir quelques artistes magnifiques de l’ère pré-tropicaliste que je ne connaissais pas bien voire pas du tout : Edu Lobo, Miltinho, ou encore Wanda Sà .

– Earl Sweatshirt »Earl »
Il fait partie de ce collectif hip-hop de Los Angeles dont on parle tant en ce moment, Odd Future. Il est pour l’instant moins connu que Tyler, The Creator mais pas moins talentueux à  mes yeux. Son premier album ne dure que 26 minutes et c’est une vraie leçon : intelligence et inventivité dans les beats et les sons, un flow incroyablement affuté et singulier pour son âge (il a 17 ans !), et une vraie atmosphère déviante et hypnotique qui court sur tout le disque. Les morceaux »Earl » et »Luper » pour ne citer qu’eux, sont des sommets.

– Cass McCombs »Wit’s End »
J’avais déjà  beaucoup aimé son précédent album, »Catacombs ». On le présente souvent comme un songwriter folk américain de facture classique en oubliant de mentionner la profonde bizarrerie de son approche du folk. Sur »Catacombs » elle apparaissait dans les détails (telle reverb trop appuyée ici, telle batterie trop forte là , un synthé complètement hors-de-propos ailleurs) mais sans jamais en faire des caisses »Wit’s End » est encore plus fascinant peut-être car cette fois la bizarrerie s’empare de la structure et de la façon qu’ont les morceaux de se constituer : mi-américains, mi-européens (les harmonies et les suites d’accords ont souvent cette mélancolie fondamentalement non-américaine), de lentes ritournelles répétées à  l’envi sur des durées pouvant atteindre les dix minutes. Il n’y a quasiment pas de rythmique, et l’album donne l’impression d’être épuré alors qu’il est au contraire très (et bien) arrangé. Il y a cette impression globale à  la fois lénifiante et dérangeante, comme si on assistait à  un esprit épuisé nerveusement, incapable de s’extirper de certaines pensées comme d’un marécage »Wit’s End » provoque quelque chose de très particulier chez l’auditeur. C’est un très grand disque.

5 disques pour toujours :


– David Bowie »Low »
Il y a tant de choses qui me touchent sur cet album. Le fait qu’il arrive dans la carrière de Bowie comme une résurrection, comme une deuxième chance après s’être un peu perdu à  un niveau personnel dans sa première vie. La rencontre/collaboration avec Brian Eno, mon grand héros, qui a ouvert toutes ces nouvelles portes non seulement pour la suite de sa carrière, mais pour la pop music toute entière. Le fait qu’il soit empreint d’un émerveillement et d’une admiration assez émouvants vis-à -vis de la culture européenne de l’époque (l’Allemagne en première ligne). Sa structure en deux faces hyper-distinctes – l’une très pop et très chargée, l’autre instrumentale et quasiment »vide » – et qui impose ainsi une tension géniale : cet album, c’est ça et aussi ça, et les deux mis ensemble disent quelque chose de passionnant sur l’un sur l’autre.

– Elvis Costello »This Year’s Model »
Pour moi, une bonne pop song repose essentiellement sur la façon dont sont gérées, ensemble, la mélodie et la tension. Plus ça va, plus je me dis qu’une bonne mélodie n’a aucune chance d’exister aux oreilles de l’auditeur si elle n’est pas mise en perspective par une certaine façon de jouer avec la tension, avec l’arrivée de quelque chose d’imminent. Je crois qu’Elvis Costello, et sur cet album en particulier, est le meilleur pour ça : plus que les muscles, ce sont les nerfs et les tendons qui sont sollicités dans les chansons. Il n’y a aucun »mou » (comme on parle du »mou » d’une corde). Il y a des baisses de tension, des accalmies, mais jamais »trop » de corde. Tout me semble parfait : les mélodies, le groove implacable des Attractions, les arrangements minimaux mais denses, l’interprétation de petite frappe qui emprunte un peu partout ailleurs (à  la soul, notamment), la production merveilleuse de Nick Lowe (quel son de batterie…), la pochette mythique… Des groupes actuels comme Spoon et Wolf Parade sont fondateurs pour moi, mais je me rends de plus en plus compte – pour toutes ces raisons – de ce qu’ils doivent à  Elvis Costello & The Attractions et à  cet album.

– Fleetwood Mac »Tusk »

J’ai découvert cet album grâce deux amis proches, David Simonetta et Brent Ballantyne, ce qui me fait sûrement l’aimer encore plus. Comme beaucoup de gens en France, j’avais une image un peu pourrie de Fleetwood Mac, ce groupe de soft-rock de stade pour baby-boomers républicains »Tusk » est l’album qu’ils ont enregistré avec tout l’argent amassé grâce au succès de leur précédent, »Rumours ». Argent qu’ils ont claqué majoritairement en drogues mais aussi et surtout en expérimentations de studio, menées par un Lindsay Buckingham obsédé par Brian Wilson (il faut regarder le »Tusk Documentary » sur Youtube, il vaut le détour). C’est un très grand (à  tous les sens du terme : 20 morceaux, 77 minutes) album de musique américaine, avec tout ce que cela implique : une incroyable gestion de l’espace, un vrai-faux classicisme dans l’écriture, une sécheresse combinée à  un premier degré et un discours »à  coeur ouvert » totalement assumé que nous Européens prenons souvent pour de la mièvrerie. Dans cet album, on entend déjà  Beach House, Animal Collective, Spoon… C’est l’album que j’ai écouté le plus de fois ces deux-trois dernières années.

– Chico Buarque »Construçao »
J’ai écouté pas mal de musique brésilienne ces dernières années avec David, de Toy Fight. J’ai commencé par écouter les artistes de la scène tropicaliste mais petit à  petit, ma préférence est allée aux artistes un peu en marge de cette scène : Tom Zé, Milton Nascimento et donc Chico Buarque, qui était un peu snobé par les Tropicalistes car pas assez contestataire, un peu trop consensuel. Pourtant, le morceau-titre est un monument poético-politique, l’histoire d’un ouvrier qui vit ses dernières heures sur un grand chantier avant de faire une chute mortelle d’un échaffaudage. La construction de ce morceau est absolument incroyable, il faut aller voir les traductions sur internet : les paragraphes semblent identiques, mais certains mêmes mots se décalent de ligne en ligne comme des briques dans un mur, pour changer de fond en comble la signification de la chanson. Quant à  la mélodie et aux arrangements, ils miment le balancement brinquebalant de l’échafaudage jusqu’à  l’accident. Le reste de l’album n’est pas aussi ambitieux bien sûr que ce morceau, mais il est si délicat dans ses harmonies et son interprétation que je n’ose pas l’écouter trop souvent, de peur de découvrir trop de choses à  la fois et de ne plus être aussi ébahi qu’aux premières écoutes. Un morceau comme »Olha Maria » par exemple, est d’un raffinement vertigineux.

– Joni Mitchell »The Hissing Of Summer Lawns »
Comme beaucoup de mes albums favoris (« Laughing Stock » de Talk Talk ou »In The Aeroplane Over The Sea » de Neutral Milk Hotel), j’ai commencé par rejeter cet album. Je ne l’ai pas compris, il me dérangeait vraiment. Il abrite trop d’éléments auxquels il me semblait être a priori formellement opposé : la basse fretless, les arrangements jazz-rock, le côté »groovy soft » du milieu des années 70, l’interprétation hyper-réfléchie de Joni Mitchell… Et un beau jour, sans que je sache exactement dire pourquoi, j’ai compris cet album, et je me suis mis à  l’écouter en boucle, et même à  me délecter de toutes ces choses que je pensais détester. Il est tout entier dédié à  cette langueur, cette sorte d’indolence qui mime l’assoupissement de la société occidentale au bord de ses piscines, affalée sur l’herbe fraîchement tondue. Cette thématique n’a rien de très nouveau en soi, mais c’est ici exprimé d’une façon très énigmatique, et avec une extrême finesse. C’est un vrai album d’été, de canicule ; il fonctionne à  n’importe quelle heure de la journée. Durant cette période de l’année, je l’écoute quasiment tous les jours. J’ai dû l’offrir déjà  trois ou quatre fois – toujours en été.

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