Tomboy

Dans Naissance des pieuvres, le premier et formidable long-métrage de Céline Sciamma, le trio d’adolescentes en constituait le pivot central. À moindre échelle, dans un contexte différent, on retrouve de nouveau la même figure. Pour tout artiste, on sait combien la production de la deuxième oeuvre se révèle un obstacle de taille sur lequel beaucoup butent au point de ne pas s’en remettre. Cet écueil bien connu, la réalisatrice trentenaire originaire du Val d’Oise l’évite avec brio, d’autant plus qu’elle opte avec ce nouvel essai pour une radicalité et une dynamique qui débouchent sur un tournage effectué en une vingtaine de jours autour d’une équipe resserrée de quatorze personnes.

En traitant du trouble enfantin, qui passe par l’identité sexuelle, Céline Sciamma s’attaque à  un sujet quasiment tabou, rarement traité au cinéma – Ma vie en rose d’Alain Berliner en 1997 avait abordé un thème identique. Mais plus que se pencher sur les motivations qui amènent Laure à  se présenter comme Michaël aux yeux des autres enfants, habitants du quartier dans lequel sa famille vient d’emménager, le film s’intéresse davantage à  montrer la méthode, à  décrire les moyens (très concrets, voire prosaîques) par lesquels la transformation – déguisement plutôt que travestissement – s’effectue. D.’un format court, déployé sur une cinquantaine de scènes, Tomboy investit deux décors principaux, : l’appartement de Laure / Michaël et le terrain de jeu où ont l’habitude de se retrouver les enfants. Le premier, filmé dans la pénombre rafraichissante de la chaleur estivale, est un cocon protecteur où trône la mère, enceinte et souvent alitée, contre laquelle ses deux filles se réfugient. Il est aussi l’endroit privé et secret de l’intimité complice de Laure et Jeanne, la seconde, emblème de la féminité dans tout son éclat, devenue la confidente et la comparse de l’aînée. À l’inverse, les scènes extérieures (parties de football, baignades, jeux divers) sont nimbées d’une lumière solaire et éclatante. Le contraste des ambiances, souligné par le soin apporté au découpage et au rythme des séquences, illustre d’évidence celui des sentiments ambivalents et contradictoires qui peuvent animer un enfant de dix ans.

Tomboy se charge progressivement d’une dramaturgie simple et efficace, : à  quel moment, dans quelle circonstance la mystification de Laure va-t-elle éclater au grand jour, ? Un suspense auquel le spectateur est associé, tant l’indétermination constitue le fil conducteur du film. Au cours d’une séance de maquillage, la réalisatrice réussit l’incroyable exploit de faire ressortir le côté garçon de Laure pourtant fardée, la bouche et les yeux peints. Tour à  tour, on a l’impression de voir à  l’écran un fille et un garçon, sans que jamais il n’y ait vulgarité ou expression tendancieuse. Au contraire, dans la captation des mouvements des jeunes corps qui tient beaucoup de la chorégraphie, il y a infiniment de tendresse et de respect.

Au-delà  des questions de genre ou d’identité, Céline Sciamma investit à  nouveau le champ de l’enfance avec un film énergique et libre, incroyablement doux, d’une belle vitalité et d’une intelligence limpide, où la question du regard de l’autre est centrale et déterminante. À l’âge de la construction, personne ne sera en peine de voir dans le geste de Laure le précurseur d’un trajet radical et marginal ou au contraire une parenthèse sans conséquence. Au final, peu importe puisque l’ambition de l’auteur n’est pas d’ordre psychologique, mais d’abord sensoriel dans la justesse de la captation infiniment sensuelle d’un été dont on pressent bien qu’il pourrait marquer la fin d’une époque, le début déjà  si précoce des regrets et de la nostalgie.

Patrick Braganti

Tomboy
Drame français de Céline Sciamma
Durée : 1h22
Sortie : 20 Avril 2011
Avec Zoé Héran, Malonn Lévana, Jeanne Disson, Sophie Cattani, Matthieu Demy,…

La bande-annonce :

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