J’ai rencontré le Diable

Au festival de Gérardmer cette année, c’était bien le nouveau thriller du talentueux Kim Jee-Woon qui aurait logiquement du se retrouver en haut du palmarès, place attribuée à  un autre thriller sud-coréen (comme quoi!), »Bedevilled » renommé depuis »Blood Island » pour une honteuse sortie vidéo. Saluons pour »I saw the devil » le courage des distributeurs d’avoir su vendre un film comme celui-ci qui, au premier abord, est exactement tout ce que le cinéma peut faire de plus répugnant et sauvagement immoral, au sens gratuit du terme. Mais quelle ingéniosité déployée ici! Quel sens de la réalisation! Et quelle direction d’acteurs! Il faut le dire désormais : la cinématographie sud-coréenne a, dans son exploration tout d’abord superficielle du terreau policier américain, surpassé l’original. Il faut maintenant compter, en plus de Park-Chan Wook ou Bong Joon-Ho (et sans parler de Na Hong-Jin, dont le nouveau film sort cet été), sur la relève de Kim Jee-Woon qui prouve avec ce flamboyant thriller de quelle énergie peut se doter la nouvelle école du cinéma d’action. Et plus que les brillants scripts américains des années 90 (« L.A. Confidential » »Seven » »Usual Suspects » et j’en passe), le jeune cinéaste use ici d’un cynisme scénaristique des plus mordants et ose confronter à  vide deux personnages volontairement pauvres dans leur psychologie. Au bout de vingt minutes (et le film en dure 2h de plus!), la confrontation est là . Le scénario est conclut, achevé. Que reste-t-il alors? Un art de la mise en scène colossal qui dirige le récit dans un jeu du chat et de la souris des plus pervers.

« Jai rencontré le diable » entend faire l’étalage d’une violence sordide et c’est là  le spectacle total du film. Durant deux heures le sang coule à  flot, dans d’anthologiques séquences de traque d’une noirceur rarement vue auparavant dans le cinéma coréen. La violence excessive du film contrebalance avec le tragique grotesque du banal récit de vengeance. Kim Jee-Woon explose les codes moraux, fabrique deux personnages ridicules dans leur opposition manichéenne et découd les principes américains pour les tordre dans un final ahurissant d’ambiguité. Car ce diable là , stupidement violent, élegant et stylisé, n’est rien d’autre que l’oeil vampire de la caméra. Cette pièce de choix dans la filmographie coréenne moderne est, en plus d’un film à  sensations, une comédie de l’excès et une analyse morale de le tragédie antique. Le bon justicier, une fois rencontré le diable, se transforme en ce qui abrite la colère du diable. Face-à -face, le film devient une arène de chorégraphies virtuoses (la séquence dans le taxi est au-delà  des prouesses techniques de Fincher), de surréalisme cinématographique et surtout une mise à  niveau de la rage humaine. Chacun se transforme en victime et en bourreau, et l’ironie du film veut qu’une fois la veangeance accomplie (et c’est finalement ce que ne connaît pas ou ne veut pas Tarantino dans »Kill Bill »), le film pourrait se continuer et devenir le cercle vicieux et sans fin de l’auto-justice. Mais là  où »Kill Bill » n’est qu’un spectacle de mise en scène – certes brillant -« J’ai rencontré le diable » y rajoute le malaise de notre parti pris ; celui qui, par empathie et grâce au talent de son metteur en scène pour faire vivre cette empathie jusqu’au bout, nous fait compatir à  chaque fait et geste d’un héros finalement prisonnier de sa propre loi.

L’humour est là  aussi, mais distancié dans l’obscurité des lumières et les atmosphères retraduites par les cavernes sombres où vit le diable. Les comédiens y sont grandioses d’auto-dérision (Lee Byung-Hun, machoire serrée pour le justicier idéal, Choi Min-Sink en dégénéré méphistophélique), et la caméra de Kim Jee-Woon ne connaît pas la pesanteur. C’est une sorte de bataille sur Terre entre le Mal et le Mal, vue d’en haut. Son film s’envole, culmine deux heures durant comme un climax continu, il dure, encore et encore, il fait mal, éviscère nos morales bon-enfants, malaxe la technique et la réthorique d’un certain cinéma américain disparu (au point que le dialogue disparaît quasi-intégralement!), et finalement, réinvente en quelque sorte le thriller contemporain.

jean-Baptiste Doulcet

Thriller sud-coréen Réalisé par Kim Jee-woon
Avec Lee Byung-Hun, Choi Min-Sik, Oh San-Ha…
Durée : 2h22
Sortie le 6 Juillet 2011

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