Les Bien-aimés

Pour ne pas faillir à  la tradition, le dernier film du prolifique Christophe Honoré divise la critique à  Benzine, entre admiration et agacement. Le meilleur moyen d’inciter le lecteur à  se forger sa propre opinion.

Les adorateurs des Chansons d’amour (2007) furent nombreux mais, après réflexion, l’enthousiasme au-delà  des jugements esthétiques paraît logique. La première comédie musicale du breton Christophe Honoré était un film infiniment aimable et séduisant, : de beaux jeunes gens évoluant dans le Paris branché en proie aux affres de l’existence (amour et mort, donc Éros et Thanatos), le tout sous fond de jolies mélodies susurrées avec plus ou moins de bonheur par les interprètes devenus depuis la bande attitrée du cinéaste. Plus encore que le joli emballage – joli mais aussi cohérent et attestant sans conteste des talents du metteur en scène – c’était probablement le message optimiste qui emportait l’adhésion. l’amour, quelle que fût sa forme (hétéro ou homo) sauvait de tout et permettait d’entrevoir des jours plus sereins. À moins d’être un misanthrope forcené, difficile de ne pas souscrire à  une telle philosophie hédoniste à  la naîveté adolescente touchante.

Quatre ans plus tard, la nouvelle comédie musicale de l’auteur de La Belle Personne abandonne le registre de l’optimisme pour celui autrement plus sombre de la noirceur et de la dépression. Quadragénaire depuis peu, Christophe Honoré, s’il continue à  faire coexister légèreté et gravité dans un cocktail subtil et surprenant, penche irrémédiablement vers la deuxième composante. Étalé sur plus d’un demi-siècle, de Paris à  Montréal, en passant par Prague et Londres, le film est une immense fresque qui interroge la condition d’aimer et d’être aimé au travers du destin de deux femmes, : Madeleine la mère et Véra sa fille. Commencé dans l’allégresse de l’amour naissant et ses promesses, Les Bien-aimés bascule rapidement dans le drame et la tragédie, non seulement parce que les événements de 1968 en Tchécoslovaquie rattrapent les protagonistes, mais aussi parce qu’à  titre personnel l’usure et les désillusions ont commencé à  produire leurs désastreux et inexorables effets. Dans les deux heures suivantes qui voient ainsi défiler le temps des années 70 au milieu des années 2000, le ton et l’atmosphère gagnent en gravité et en tragédie. Si dans Les Chansons d’amour, la mort constituait au final une opportunité à  redémarrer, fût-ce dans la douleur et les crises, elle apparaît davantage ici comme une finalité indépassable, ou au prix d’autres sacrifices libératoires. l’amour n’est décidément pas heureux et encore moins durable, gangréné par les trahisons et les compromissions. Mais, outre le constat noir et ö combien réaliste de l’échec amoureux, Les Bien-aimés est aussi un grand film sur le manque, : celui d’un père ou d’un amant. Un manque que le temps amoindrit ou transforme, mais n’abolit jamais. En ancrant son nouveau long-métrage dans la durée – les décennies qu’il traverse et les 140 minutes de projection – Christophe Honoré a tout loisir d’analyser les ravages du temps. Catherine Deneuve, nouvelle venue dans la troupe, jouant le rôle de Madeleine adulte, confesse que pendant longtemps  » on ne voit pas le temps passer, et que d’un coup on sait qu’il ne va plus rien se passer, « . , Cruelle remarque d’une femme que les épreuves n’ont pas épargnée.

Dans une des chansons, composées et arrangées par le fidèle Alex Beaupain, Chiara Mastroianni, fabuleuse de bout en bout, déplore que le temps des chansons soit terminé. Derrière ce malicieux clin d’oeil à  son rôle de Jeanne, Christophe Honoré réalise un film terriblement dépressif à  l’image des chansons tristes et mélancoliques qui le rythment. En dépit du changement radical de tonalité, la manière de filmer la nuit ses comédiennes déambulant et chantant, fumant sans fin, de les saisir en plans rapprochés et de capter par instantanés les ambiances des villes ne trompe pas. Ne dérogeant pas à  ses habitudes (tournage rapide, fidélité aux équipes), le réalisateur de Non ma fille, tu n’iras pas danser franchit une étape supplémentaire en réussissant pleinement cette fresque ambitieuse sans rien renier de ses anciennes méthodes. Dans le parti pris de romanesque qu’il revendique, tournant résolument le dos au cinéma social, Christophe Honoré, audacieux et brillant, se pose de plus en plus comme le digne héritier de Jacques Demy, : parce qu’il fait chanter ses interprètes, mais aussi parce qu’il est en train de créer un univers personnel et reconnaissable, signe indiscutable d’un véritable talent. C.’est aussi pour cela qu’il divise et nourrit autant de controverses.

Patrick Braganti

Or donc, voilà  que Christophe Honoré a sorti son dernier film »Or donc, voilà  que les gazettes spécialisées chantent comme d’habitude les prouesses de ce nouvel opus et l’aspect mirifique du cinéma du chouchou de la critique ciné parisienne… Or donc, me voilà  une fois de plus étonné et un brin accablé par ce concert de louanges à  mes yeux surestimé. Rien de plus vain, me dira-t-on, alors de juger le film d’un cinéaste auquel on n’est pas sensible.

Pourtant, sur le papier, le cinéma d’Honoré, héritier de la nouvelle vague, romantique et sentimental, aurait tout pour me charmer. Mais intention n’est pas acte et me voilà  avec Les Bien-aimés une fois de plus sur le bord du chemin, en décalage avec l’avis général. On aurait pu croire, avec son début pop pimpant où une Ludivine Sagnier sixties – qu’on retrouvera femme mûre sous les traits de Catherine Deneuve – chaparde des chaussures à  talons hauts et succombe ensuite à  un séducteur slave, qu’Honoré avait modifié certains éléments de son cinéma dans ce qui se veut une  » fresque en-chantée,  » avec l’irruption de la chronologie et du monde ainsi qu’un certaine cocasserie dans un cinéma auparavant replié sur l’intériorité de ses personnages égotistes souvent agaçants (Dans Paris, La Belle Personne).

Début trompeur car reprenant le schéma de ses Chansons d’Amour (2007) au bout d’un quart d’heure, on comprend que rien n’a changé, : Honoré va continuer à  convier sa troupe d’acteurs habituels dirigés de loin (l’inamovible Louis Garrel, Ludivine Sagnier surjouant). À mélanger frivolité glamour et sérieux mélancolique censé dépeindre le tragique de l’existence. À aligner scolairement références post-post nouvelle vague (Demy pour le spleen en chansons, Téchiné ou Ozon pour le tourment amoureux et sexuel, Ducastel & Martineau pour le mélange des deux) et recycler sans apport des formules déjà  connues. À développer en fait personnellement très peu d’idées de cinéma en misant tout sur l’aspect immédiat censément  » charmant,  » ou  » profond,  » de scènes, se voulant les plus libres possible. Pourtant, au bout de la énième chanson mollement triste, gentiment morne du laborieux Alex Beaupain filmée de nuit et approximativement chantée, on se dit qu’Honoré a fort peu d’idées mais les exploite souvent.

Et que dire de sa volonté de faire sens avec l’évocation du 11 Septembre, volonté d’injecter du poids à  son récit familial improbable, sinon qu’elle semble forcée, ? Ainsi que la folie douce festive éparpillée dans le film – les rapports directs du couple Catherine Deneuve-Michel Delpech ou le côté farfelu de Milos Forman – bonne intention mais loin d’être convaincante, ou les tourments se voulant déchirants des amourettes impossibles de Chiara Mastroianni,  , ?

Sentiment d’un film qui ne construit pas grand chose, vite tourné, se contentant d’une ébauche esquissée là  où il aurait fallu une eau-forte contrastée, si rarement émouvant et qui peut devenir irritant par sa fausse désinvolture.

En fait la seule et UNIQUE raison qui justifie de passer plus de deux heures devant ses Bien-aimés, qui portent mal leur titre, c’est pour la présence étonnante d’une Chiara Mastroianni comme jamais vue auparavant à  l’écran, qui donne son étoile et demie au jugement de ce film. Rayonnante, vive, ironique, joyeusement mélancolique, drôlement triste, enfin voilà  un regard pertinent qui capte le talent d’une actrice en évolution et toujours juste, là  où le reste de la distribution s’avère sans grand relief, maman Deneuve comprise, un peu absente.

À se demander même si l’on ne devrait pas ré-orthographier le titre de ce film – qui aura encore du mal à  me réconcilier avec le cinéma de son auteur et encore plus avec l’avis quasi-unanime de la critique ciné – de  » Bien-Aimés, «  en «  » Bien-Aimée, « .

Franck Rousselot

Les Bien-aimés
Comédie dramatique française de Christophe Honoré
Sortie : 24 août 2011
Durée : 2h19
Avec Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier, Catherine Deneuve, Louis Garrel, Milos Forman,…

La bande-annonce :

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3 thoughts on “Les Bien-aimés

  1. c’est marrant, j’avais peu de doute avant de lire vos critiques, quant à savoir qui des deux avait aimé le film ;-)

  2. en fait c’est surtout Patrick qui ne me surprend pas sur ce coup là.

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