The Artist

Quand aujourd’hui la presse parle d’un film de facture classique (référencé, nostalgique, reposant sur des systèmes narratifs et scéniques déjà  vus), elle mentionne l’anachronisme. Qu’en serait-il alors d’un film volontairement anachronique, voire même anachronique dans sa matière première? Serait-il forcément classique? C’est la question que semble poser, en filigrane, The Artist, le nouveau film d’un cinéaste extrêmement doué pour le pastiche, et bien plus ; le questionnement et le dépassement de ce terme réducteur. Tout d’abord par les deux épisodes d’ OSS 117, dont la verve comique a tonifié une morne période de l’humour français (celui, économiquement plus dévastateur, et aussi bien moins drôle et subtil, de l’équipe Dubosc, Semoun, Kad & O et tous les comiques de scène transposant leur style à  l’écran), et maintenant The Artist qui puise profondément dans l’exploitation de cette réussite évidente, vers un retour à  un cinéma perdu, ravissant, que le public ne connaît pas ou peu, et que l’équipe gagnante réorganise en terme de perception face au spectateur moderne.

Quelle joie alors de se retrouver face à  un film muet en noir et blanc, sondant en surface l’industrie de la grande époque hollywoodienne! Michel Hazanavicius s’y complaît évidemment, mais les pièges de la nostalgie et de la naphtaline sont évités grâce à  la réalisation affûtée et partagée entre le classicisme conventionnel et une véritable énergie contemporaine. Ce qui donne un film en demi-teinte, bancal mais séduisant. La principale tragédie de ce type d’exercice d’amoureux fou est d’être aussitôt submergée par les notions de références cinématographiques au premier plan. Mais l’envie de Michel Hazanavicius, qui est celle de (re)faire du cinéma, de travailler la substance d’un style trop lointain pour qu’on le connaisse bien sans l’avoir vu à  son époque, prend le dessus. The Artist est un film doué, ou plutôt aisé pour ce qui est de concerner un public inatteignable à  l’heure des évolutions technologiques permanentes. Non pas par l’astuce populaire d’une grande romance rêvée, car finalement le film exalte peu cette passion amoureuse pour n’en garder souvent qu’une désuétude soulignée, mais plutôt par une mise en abyme intégrale qui est en fait la fondation du film entier. C’est par cette plongée d’acteurs jouant le rôle d’acteurs et du film jouant le rôle d’un autre film que la symbiose captive. Le principe n’est pourtant pas plus complexe ici que dans un autre film mais la force de The Artist est de l’utiliser face à  une matière de cinéma trop vite devenue mythologique à  cause de la vitesse des développements techniques du vingtième siècle, ainsi il oppose son statut de film d’auteur populaire moderne (ce qu’il est rationnellement) à  celui d’une grande aventure romanesque de l’époque (ce qu’il aimerait être ou, avec de la bonne volonté, ce qu’il est irrationnellement, par artifice).

Car en soi le scénario n’est pas très prenant, au contraire du film (et c’est pour cela que The Artist ne peut pas réellement être jugé comme les autres puisqu’il fait naître l’exception dans les règles) ; plutôt que d’offrir au spectateur des rebondissements, le réalisateur use des péripéties qui, elles, ne sont pas raccrochées à  une narration précise, ce qui en fait des ‘prototypes’ de rebondissements schématisant tout le film (une rencontre, un incendie, une course contre la montre en voiture). L’impact est alors souvent mou et donne la sensation de sketchs rabibochés entre eux et non-intégrés au ciment scénaristique. Et même si on saisit dans cette manière sectionnée la volonté de faire ressortir une quasi-mièvrerie sentimentale qui colle au propos de la reproduction (ne cachons pas que dans les produits hollywoodiens romanesques de l’époque, la plupart des films n’étaient que de prudes variations sur le déterminisme féminin face à  la soumission pour l’homme et sa gloire), on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit justement d’une reproduction, et cela même si Hazanavicius nous épargne le coup de la femme bafouée et n’hésite pas, heureusement, à  mettre les deux personnages au même niveau.

Malgré de magnifiques idées de mise en scène et quelques trouvailles visuelles qui prennent une nouvelle dimension dans leur rapport à  la mise en abyme (valable aussi pour le son), on sent souvent l’application un peu laborieuse du cinéaste et de ses acteurs pour rendre palpable cette sensation de ‘vieux film’ jusque dans la paradoxale énergie de la pauvreté dramaturgique. Hazanavicius se cache trop scolairement derrière son sujet et son approche du cinéma (revisiter des époques caricaturées par l’esprit des nouvelles générations pour leur redonner un élan, démarche aussi compatible avec la recherche d’une forme nouvelle dans le cinéma moderne), tout comme Jean Dujardin peine à  donner une véritable sensation d’être acteur du muet. C’est plutôt la troublante apparition du véritable Dujardin dans son propre rôle perdu dans un film d’une autre époque, qu’il faudrait signaler. En revanche Bérénice Bejo donne une véritable expression faciale et corporelle à  son personnage ; c’est elle qui porte le film au-delà  des effets de grimace qu’instaure Dujardin (son éternel talent qui devient, ici, un gimmick). Elle joue à  la fois divinement les traits d’expressions basiques et sur-jouées du langage muet, et apporte un rythme visuel et sentimental au film dans sa gestion très inconsciente (ou devrait-on dire naturelle) et pourtant très juste de son corps dans les scènes plus ordinaires. D’une petite silhouette timide et des mouvements saccadés de la figurante dans l’ombre, l’actrice déploie une impressionnante science de l’élargissement corporel pour devenir cette diva aux grands airs, jamais caricaturée en femme fatale, et dont le visage semble s’être assoupli par une grâce luxueuse ; métamorphose du personnage et du destin en un regard d’actrice pétillant et intense là  où son partenaire se repose sur sa classe physique, sa ‘gouaille’ comme on le dit souvent en cinéma.

Au-delà  de la matière visuelle du film et de ses éléments intrinsèques un peu plaqués par un brillant sens de l’exercice d’assimilation (qui trouve son apogée expressive dans la scène pivot du film où George Valentin, par un jeu d’escalier et de champ-contrechamp en plongée-contreplongée, se fond dans la masse et dans l’oubli alors que Peppy Miller, en haut des marches des studios Kinograph, lui sourit, unique et lumineuse, enfin existante et bientôt célèbre), vient alors la question de la condition du film en tant que matière sonore ; c’est-à -dire pour 98% du film, la musique, et pour les 2% restants les libertés prises par Hazanavicius vis-à -vis d’une utilisation de la bande-sonore du décor et du dialogue et qui, de pourcentage infime, devient une véritable source, ou de génie ou de problème. La première apparition du son interne (c’est-à -dire qui provient de ce que l’on voit et non pas la surface musicale qui rythme tout le film) est un amas de bruitage jusqu’à  un climax sonore et visuel quasi-lynchien qui en fait la plus belle scène du film. Premièrement parce que l’aridité sonore du film offre soudain, grâce encore à  la mise en abyme et cette condition de muet-parlant symbolisant ici la gloire et la déchéance du personnage, une parenthèse astucieusement intégrée justifiée dans un cauchemar. Cette séquence révèle une angoisse profonde et humanise soudainement un personnage jusque-là  un peu publicitaire et ‘tarte à  la crème’. Le bruitage des objets, soudain violent, puis ensuite la vision d’une troupe de danseuses joyeuses qui s’exclament jusqu’à  la masse sonore, s’opposent à  l’effroi du personnage condamné à  pousser des cris sans sons.

The Artist offre alors la thèse si fascinante d’un cinéma muet correspondant à  une époque muette. Combien de fois nous rappelons-nous à  la vue d’un film muet que, si à  l’époque les acteurs ne parlaient pas dans un film, il leur arrivait en revanche de s’exprimer dans la vie courante, finalement dotés d’une voix! La seconde séquence sonore, qui est le plan final, est en revanche plus discutable car elle réutilise le son (et ajoute le dialogue) comme un artifice rigolo. C’est ce que j’appellerai la séquence ‘péché mignon’, d’autant plus regrettable qu’elle vient clore le film et son climax émotionnel. De plus, cette arrivée un peu fonctionnelle de la voix et du texte casse la dimension de l’autre scène sonore du film vue plus tôt et qui créait abruptement un fossé en plein milieu du film. La condition du muet, et donc d’une certaine manière de l’exercice moderne de reproduction, était remise en cause. Pour le reste du film, la musique est l’enjeu principal du rythme et le seul véritable allié du cinéaste. Ludovic Bource, lui aussi en pleine reproduction – mais, peut-on vraiment lui en vouloir? – , utilise la musique comme un systématisme qui, comme tout systématisme, a ses vertus autant que ses peines.

Sur une durée d’1h40, il est clair que le rôle de la musique compositionnelle prend trop de place ; chaque scène enchaîne une nouvelle voix d’instrument, un nouveau thème, une nouvelle ambiance, et la variation n’est plus une variation à  force de vouloir toujours relancer un nouvel intérêt jusqu’à  épuisement – qui intervient alors assez tôt. Comme si, ou le cinéaste ou le compositeur étaient effrayés par le vide. De plus le rythme binaire de la musique accompagne le film et ses ‘péripéties’ dans une même illusion manichéenne de temps fort/temps faible, la musique encadrant le film de A à  Z. Il manque musicalement de la variation rythmique dans toutes les scènes à  vocation sentimentale et légère, alors qu’en revanche tous les effets mélodramatiques et tragiques sont rendus avec grande finesse par l’orchestration qu’a faite Ludovic Bource de ses propres thèmes et motifs. Quand le silence retentit dans l’apogée dramaturgique du film, on se rend définitivement compte que la bande originale occupait trop de place, même si d’un côté, elle sert de bouclier au réalisateur. The Artist, bel essai économiquement audacieux mais artistiquement plutôt conventionnel, s’offre donc le luxe d’être un double film ; muet et bruyant, populaire et exigeant, classique et moderne, noir et blanc, exercice et film libre, oeuvre référentielle et essai libéré des règles. Et, comme tout double film, on le voit avec deux yeux, : l’un, passionné, l’autre, ennuyé.

Jean-Baptiste Doulcet

The Artist
Romance française de Michel Hazanavicius
Sortie, : 12 octobre 2011
Durée, : 01h40
Avec Jean Dujardin, Bérénice Béjo, John Goodman, »

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