L Exercice de l état

Aussi bizarre que cela puisse paraître, l’Exercice de l’État, deuxième film de Pierre Schoeller, est aussi le deuxième volet d’une trilogie débutée avec Versailles en 2008. Bizarre car si les deux opus ont en commun une incontestable qualité de mise en scène, on a peine à  les relier dans leur thématique. Car à  priori tout semble opposer leurs univers, : d’un côté, le parcours d’un homme retranché dans une cabane cachée au fond des bois, de l’autre celui d’un homme d’État, ministre des transports. Chacun à  l’extrémité d’une chaîne humaine qui irait du plus exclu au plus favorisé, au coeur des décisions et des politiques qui influent aussi l’existence erratique du premier. En tout cas, le cinéaste quinquagénaire, venu tardivement à  la réalisation après être passé par l’écriture de scénarios, livre aujourd’hui un film captivant et intelligent en pénétrant les arcanes de l’État. Ici, il n’est pas question de conquête de pouvoir (donc pas de campagne électorale) mais plutôt de comment il s’exerce au quotidien en démontant les mécanismes qui le régissent.

La démarche ne s’inscrit donc pas dans une volonté polémiste ou partisane. La couleur politique du gouvernement auquel appartient Bertrand Saint-Jean, le ministre des transports, demeure indéfinie et le secteur dont il a la charge ne fait pas partie des ministères régaliens d’État. Dès la scène d’ouverture (un rêve érotique), les thèmes de l’instrumentalisation, du protocole et du pouvoir au travers du fantasme sexuel sont mis en place. Les deux heures suivantes ne seront qu’une incessante cavalcade entamée par un réveil nocturne et brutal, obligeant le ministre à  se rendre sur les lieux d’un accident particulièrement meurtrier. Le quotidien est rythmé par des journées très longues, partagées entre réunions de cabinets, déplacements sur le terrain et heures passées en voiture. Les hauts fonctionnaires et commis de l’État apparaissent entièrement dévoués à  leur tâche vue comme un sacerdoce au service d’institutions qui les dévorent.

Le film participe à  banaliser un homme appelé aux plus hautes fonctions. Épousant les codes du thriller, il distille à  la fois une atmosphère surnaturelle et glaciale. En effet, il n’hésite pas à  suivre le ministre en compagnie de son insolite chauffeur lors d’une soirée improvisée, presque surréaliste. Mais il montre de la même manière les tractations secrètes et les rivalités entre les différents corps.

En France, les moeurs politiques sont rarement disséquées au cinéma, ou alors de manière caricaturale ou militante (voir La Conquête de Xavier Durringer). La force de Pierre Schoeller est de rendre passionnante et captivante la pratique, jour après jour, d’une fonction qui subjugue et intrigue. De nous la rendre également proche et compréhensible, loin des doubles fantasmes de surhommes ou d’hommes corrompus sans morale. La démythification à  l’oeuvre a pour effet paradoxal de rehausser le prestige, ou tout au moins de le reconsidérer, des hommes et de leurs états-majors qui nous gouvernent, en évitant simplification et stigmatisation. Une belle et réussie gageure encore rehaussée par une mise en scène millimétrique, une interprétation à  l’unisson (Olivier Gourmet et Michel Blanc retrouvent là  des rôles de premier plan) et une utilisation inspirée de la bande-son.

Patrick Braganti

L’Exercice de l’État
Drame français de Pierre Schoeller
Sortie : 26 octobre 2011
Durée : 01h52
Avec Olivier Gourmet, Michel Blanc, Zabou Breitman,…

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