Sleeping Beauty

C’est sous le titre heureusement non traduit de La Belle au bois dormant que sort ce premier film australien d’une réalisatrice inconnue du monde cinématographique, et qui risque de ne pas tarder à  se faire un nom… à  fuir. C’était pourtant l’une (la plus belle?) des promesses du dernier festival de Cannes, où le film s’est retrouvé par un très curieux hasard en compétition. Cela tient à  l’apparition d’un nom féminin derrière la caméra, du label australien (cinéma rare s’il en est), et de celui de premier film. Et en réalité peu importe tout ça, Sleeping Beauty dont le titre se réfère à  l’image de cette jeune fille endormie et non pas au conte (car ce n’en est pas un malgré toute volonté de mystère, de codes et de décors), est une vaine tentative de produire de la matière contemporaine, rebutante, singulière, alors même que le film est d’une platitude et d’une sagesse hors normes.

Certes l’absence d’intrigue peut éventuellement révéler un rejet du consensus habituel (notamment celui qui voudrait nous faire croire qu’un film réalisé par une femme est un film forcément féministe), mais rien d’autre que l’ennui ne peut nous atteindre ici dans cette vidéo poseuse pour galerie d’arts. L’enchaînement hasardeux de plans-séquences sinistres et sans âme, appliqués par une science de la lumière qui tend à  démontrer un quelconque savoir-faire du cadre (mais la beauté d’un cadre ne saurait se réduire à  cela), noie le film dans un rythme abscons de petite mort dont on ne parvient jamais à  savoir ce qu’il signifie. Julia Leigh tourne un film d’auto-égérie où seule la présence d’une équipe technique bien formée peut faire valoir son talent (qui n’est rien d’autre que celui d’être bien entourée), car son auteur n’a strictement rien à  dire, ni à  montrer, ni à  faire ressentir. On dirait ici qu’il faut louanger la capacité de la cinéaste à  être hors-sujet, : audace, singularité ou onirisme ? , à  construire des séquences qui ne viennent de nulle part et qui ne savent pas où elles vont. Même les personnages, les attitudes et les dialogues affichent cet obscurantisme de la forme et cette structure du hasard.

Le langage du film est raidi par ce détournement du sujet au point qu’on ne sait plus du tout de quoi parle le film. D’un rêve? D’une parenthèse? D’un fantasme? Mais il y a dans tous les cas une matière vivante qui témoigne d’un temps, d’un espace. Ici il n’y a rien d’autre que l’effrontée répétition, la déshumanisation (peut-être le véritable sujet du film), la langueur métamorphosée en ennui. Et malheureusement quand un film se déjoue de toutes ses volontés – de n’importe quelles sortes : énigmatiques, esthétiques, narratives – ou pire encore quand la volonté est absente au-delà  du fait que la caméra tourne pour le plaisir de tourner, on ne peut le prendre tout à  fait au sérieux. Et c’est pourtant avec une rigidité glaciale que le film continue, apparemment maîtrisé mais incertain de son destin, naviguant on ne sait où dans une tambouille d’inspirations très mal digérées (la nudité violente de Pasolini, le flou à  la manière de Lynch, la sensualité des personnages de Jane Campion), dont les finalités restent mystérieuses. Il y a une scène tout à  fait ridicule qui caricature toute seule l’ambiance et le style faussement surréaliste du film : le meilleur ami de Lucy mange ses corn-flakes dans un bol rempli de vodka. On se demande bien pourquoi, si ce n’est que cette posture incongrue et inhabituelle dénote bien une envie de faire tout l’inverse de ce que le cinéma comme la raison impose. Concluons en vain sur cette impasse cinématographique : ou bien le film nous parle de la mort de l’amour et du sexe, de la mort du sentiment et du désir, de la mort du fantasme et du coeur, de la disparition éternelle des corn flakes plongés dans un bol de lait, auquel cas l’auteur peut encore se justifier de l’insoutenable ennui de la forme et des images (mais ça serait être bien peu exigeant que d’accepter une telle défaite), ou bien il n’y a ni point de vue ni idée dans cette oeuvre aléatoire déconnectant par une prétentieuse obsession de joliesse le plaisir du regard, de l’esprit, du cul et de l’âme.

Jean-Baptiste Doulcet

Sleeping Beauty
Drame australien de Julia Leigh
Sortie : 16 novembre 2011
Durée : 01h41
Avec Emily Browning, Rachael Blake, Ewen Leslie,…

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