A Dangerous Method

Pour un cinéaste dont toute l’oeuvre consiste à  sonder et exacerber les phobies et les névroses des sociétés modernes, le retour à  l’origine, celle de la naissance de la psychanalyse autour des figures du viennois Sigmund Freud et du suisse Carl Gustav Jung, peut sembler logique et peut-être tardif. Après tout, David Cronenberg a commencé sa carrière en 1969 avec Stereo et l’a enrichie d’une vingtaine de longs-métrages au centre desquels la vision d’un corps métamorphosé, martyrisé ou dégradé est récurrente.

Dans A Dangerous Method, le corps souffreteux est celui de Sabina Spielrein, une jeune femme souffrant d’hystérie. Victime des mauvais traitements paternels qui lui procurent excitation et plaisir qu’elle tente de retrouver, elle est la patiente de Jung dans sa luxueuse clinique. Visage déformé par d’horribles grimaces, paroles bloquées ou incohérentes, celle qui va devenir l’aide puis la maîtresse du puritain Jung, dont le père était pasteur luthérien présente en effet tous les symptômes de l’hystérie que les longues conversations avec son praticien vont permettre d’endiguer. En ce début du vingtième siècle, Jung entretient aussi une collaboration suivie avec Freud, qui met aussi à  jour la liaison de son collègue avec Sabina Spielrein.

La facture classique du film déroutera sans doute les habitués du cinéaste canadien. Hormis la scène d’ouverture, il plane sur l’ensemble un sentiment d’apaisement et de calme, renforcé par l’environnement agréable dans lequel officie Jung. Les effets spectaculaires sont davantage à  chercher du côté du scénario et des dialogues, qui constituent de facto la prouesse et l’intérêt majeur du film, dont la dimension historique et prophétique n’est certainement pas à  négliger. Les échanges fournis et à  haute teneur intellectuelle entre les deux sommités préfigurent à  la fois le devenir de la psychiatrie et de la psychanalyse et les soubresauts en gestation de l’Histoire. Réunis par leur discipline, les deux hommes sont pourtant différents par leur niveau de vie, leur confession et leur point de vue sur l’exercice du métier, des divergences qui amèneront à  une brouille durable entre eux.

Souvent filmée en huis-clos dans le bureau surchargé et enfumé de Freud, tandis que Jung s’empiffre avec application, la représentation des joutes dialectiques et interminables emprunte aussi aux codes du théâtre. En fait, A Dangerous Method s’écoute plus qu’il ne se regarde, et nécessite du coup l’attention particulière du spectateur, sinon une connaissance même rudimentaire du sujet traité, d’autant plus que le film se singularise par la densité – pour une fois, un format plus long n’aurait pas été contre-indiqué – et par l’ellipse. Ainsi le voyage en Amérique qu’accomplissent ensemble Jung et Freud se résume à  l’embarquement et à  l’arrivée à  New York, sans que le motif du projet et son éventuel aboutissement soient évoqués. La scène ne semblant exister que pour attester de l’écart social entre les médecins.

Le film est donc singulier, atypique dans l’oeuvre de l’auteur de Faux-semblants. Paradoxalement, il est aussi moins aimable et directement efficace que le dernier opus, le sanglant Les Promesses de l’ombre. Redisons-le, : le plaisir est d’abord ici d’essence intellectuelle, niché dans les discussions érudites et visionnaires des deux hommes dont l’un encore jeune (Jung) finit par souffrir des mêmes tourments amoureux et existentiels que ceux de ses patients.

Patrick Braganti

A Dangerous Method
Drame britannique, canadien de David Cronenberg
Sortie : 21 décembre 2011
Durée : 01h39
Avec Keira Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen,…

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