L’Oiseau – Yves Caumon

Il y a d’abord cette crinière blonde derrière laquelle Anne semble se dissimuler et se protéger. Il y a après ce regard absent, dans le vague, qui passe à  travers ceux – et ils sont rares – qu’elle côtoie. À Bordeaux, baignée de soleil et de lumière, Anne est seule, retirée du monde, devenue insensible et indifférente jusqu’au jour où la découverte d’un oiseau piégé derrière une cloison de son appartement va servir de déclencheur, la sortir d’une torpeur anesthésiante et la ramener parmi les vivants.

À l’image de son titre, l’Oiseau, le nouveau film du charentais Yves Caumon, est un film en apparence simple et ténu sur l’impossibilité du deuil et la perspective encore lointaine d’une reconstruction compliquée. Car l’état d’Anne, comme frappée de sidération et incapable de voir ou entendre les autres, y compris dans leurs sollicitations les plus intimes, n’est pas fortuit et on en apprendra les motifs au détour d’une scène qui intervient assez tard dans le film. Peu importe car ce qui intéresse sans conteste le réalisateur rare de Cache-Cache, c’est l’existence quotidienne de son héroîne triste et mélancolique. Mais plutôt que l’aborder à  l’intérieur uniquement du périmètre réduit (appartement et lieu du travail), le cinéaste prend la tangente et crée une atmosphère étrange, presque onirique, que la cohabitation inattendue avec l’attendrissant volatile aide à  approfondir. Mais pas seulement, car les cuisines collectives dans lesquelles travaille Anne et où un de ses collègues tente de la séduire ne sont guère moins singulières, comme l’est la rencontre nocturne à  la sortie d’un cinéma avec un inconnu que Mizoguchi émeut jusqu’aux larmes ou l’échappée de la jeune femme dans une nature luxuriante et insolite – on pense à  cet instant au Sud Ouest filmé par André Téchiné, lieu de réveil et d’exacerbation des sentiments. l’installation d’une ambiance à  la fois douce et extravagante est encore renforcée par l’emploi de tons minéraux où dominent le vert et le bleu qui créent un halo de mystère autour d’Anne.

Pourtant, jamais un film n’aura aussi bien parlé du deuil, en rendant palpable le sentiment d’endormissement des sensations et de déconnexion du monde. Un état de semi-conscience ou d’hébétude éveillée qui devient une espèce d’écrin, de cocon protecteur qui éloigne, sinon nie, la réalité et permet la survie dans la répétition mécanique des gestes. La comédienne Sandrine Kiberlain excelle à  interpréter cette jeune femme déjà  vieillie par le poids de la douleur, emmurée dans son chagrin, sans cris ni pleurs. Bizarrement, l’Oiseau s’avère une oeuvre extrêmement douce et apaisante, à  la délicatesse infinie, toujours tendue et prête à  se rompre comme son héroîne tellement fragile et perdue. Par moments, le film parvient même à  atteindre la grâce, refusant avec opiniâtreté le chemin balisé de l’apitoiement et du tire-larmes, pour se tenir avec pudeur et nuance au plus près de son actrice magnétique, jouant avec brio sur la dualité de la présence et de l’absence.

Patrick Braganti

L’Oiseau
Drame français de Yves Caumon
Sortie : 25 janvier 2012
Durée : 01h33
Avec Sandrine Kiberlain, Bruno Todeschini, Clément Sibony, Serge Riaboukine,…

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