Spring Breakers – Harmony Korine

Le film s’ouvre sur une exhibition effroyable, ralenti radical sur une série de spring breakers ivres s’adonnant à  des débauches lascives du plus triste effet. Dès cette première séquence, le corps humain est dépeint comme une abomination, en cours d’auto-extermination, au son d’une techno abrutissante qui renvoie le spectateur à  un effet de jouissance quasi-psychédélique ; la destruction et l’anéantissement du corps à  travers sa liberté en guise de spectacle barbare, image d’une civilisation en pleine overdose, implosant de liqueurs, de substances psychotropes et organiques. La Rabelaiserie de bord de mer tourne court et ce catalogue de fêtards – qui sert de molotov d’ouverture – prend fin au moment où nous rencontrons, dans une université bien moins animée, les quatre personnages féminins qu’Harmony Korine va suivre jusqu’à  l’assèchement des formes, des corps, des matières. Déjà  au travers de ce récit balbutiant – l’histoire de quatre inséparables amies attendant le moment et le moyen de fuir vers le Spring Break, véritable Eden pop – , on découvre une palette fluorescente qui portera le film jusqu’à  son abstraction finale. Les lumières artificielles des centaines d’ordinateurs dans l’amphithéâtre de l’université annoncent l’arrivée d’un délire aux couleurs de bulles de chewing-gums.

Harmony Korine opte pour un montage troué, ménageant en permanence la violence spectaculaire de ses effets de mise en scène jusqu’à  créer une sensation de surplace : le film semble alors se figer parfois dans un mouvement exténuant mais étrangement inanimé, comme si les artifices sonores et lumineux prenaient la place d’un rythme interne, sans jamais qu’aucune dramaturgie évidente ne se déploie. Le squelette narratif du film demeure pourtant simple et Korine cherche à  y pratiquer, en véritable savant composant des formules chimiques de cinéma, l’exercice de sa liberté. Au-delà  de la ligne droite composée par le scénario, et que le montage réaménage en boucles perpétuelles retombant à  plat, Korine déjoue les conventions du film de la descente aux enfers en apposant à  son édifice satirique et potache la lecture d’une histoire d’amour parfaitement inattendue. Cette liberté des codes, ces frontières explosées, ce post-modernisme fulgurant, il faut remonter à « Wassup Rockers » – de Larry Clark, dont Korine partage artistiquement et affectivement beaucoup de choses – pour le retrouver et le voir s’animer avec autant de maîtrise et d’aboutissement. Comme dans le film de Clark, à  priori plutôt penché sur un réalisme des faits, les personnages avancent et, plus leur odyssée prend vie, plus ils sont confrontés à  une Amérique portraitisée par des sociopathes, consommateurs malades, décadents et autres obsédés notoires forgeant le terrain d’un ‘surréalisme vrai’. Ici, dans une ambiance de clip arrosé et d’expérience hallucinatoire (les ravages esthétiques du combo fluo-techno), le spectateur fait la rencontre de rappeurs défoncés, de mannequins lascives, de gangsters puérils (dont Alien, personnage-clef du film mimé par un James Franco d’un ridicule aussi sauvage qu’admirable), englobés dans un monde bien plus asexué que nymphomaniaque.

Le sang et le sexe, totems de l’hyper-violence américaine moderne, sont ici remplacés par les syncopes de montage, la saturation musicale, les liquides de lumières qui, littéralement, ‘baignent’ le film. La sensation que le récit procède par flaques de couleurs, etre néons sauvages et plastique cheap, signe la mise en perspective du film dans l’ère de son temps, un temps où même la couleur est devenue bête et pauvre. Finalement »SpringBreakers » dans son imagerie en déluge invoquant autant Gaspar Noé qu’Andy Warhol, autant le cinéma pornographique que le cartoon, remplace à  tout prix l’idée d’une violence gratuite et déraisonne la facilité qui s’offre au récit, afin de mêler à  l’extrêmisme des images composées le merveilleux d’une romance trash, dont l’arrière-goût forcément acidulé n’enlève pas pour autant la saveur des facéties sucrées auxquelles se confrontent nos quatre petites Alices au pays des merveilles.

Une fois acceptées l’ambiguité, la non-morale, la valeur esthétique de cette fresque étrange, génialement vendue comme un énième film machiste destiné à  une population de jeunes satyres incontrôlables alors qu’elle n’est rien d’autre qu’une improbable histoire d’amour (Candy et Brit, amoureuses de la supra-liberté que représente la figure d’Alien, et lui, les yeux étoilés), le film se déguste alors entièrement, autant pour son amour de la matière, du rythme et de la fabrication pop, que pour le portrait de la fin d’une civilisation bien vite érigée en puissance. Jusqu’à  l’abstraction finale où la projection des couleurs s’accélèrent, éclaboussant, créant d’étranges mixtures scintillantes qui renvoient aux vitraux de l’église aperçue au début du récit. La couleur fait enfin sens, plus profondément, contaminant chaque plan comme un germe superbe, devenant l’objet du mal, de l’obsession meurtrière, du dégoût sexuel, objet de pulsions et de la décadence américaine dans le regard mi-prophète mi-agitateur de Korine. Peu à  peu, le film offre cette idée magnifique que la matière visuelle, qui s’est trop reproduite, finit par s’épuiser puis s’étouffer vers des cadres surréalistes qui ne signifient plus rien, sinon un vague plaisir aveugle, un exercice désincarné ; tout comme un corps rejette et implose à  force d’ingurgiter sans limites. Le dernier plan, après que la caméra se renverse comme d’un vertige alcoolisé, étend d’un grand geste de cinéma l’horizon noir, couleur ultime de cette odyssée américaine encore enluminée de quelques teintes bâtardes, devenues illisibles par l’excès.

Jean-Baptiste Doulcet

La question est récurrente et pollue en quelque sorte le débat : comment un film mettant en scène la vacuité abyssale d’une époque, l’absence de sens et de valeurs, autres que le sexe, l’argent et la vie facile peut-il lui-même échapper au vide, à  l’ennui, à  la caricature sans sombrer par ailleurs dans un moralisme facile, une moquerie évidente, en se mettant les bien-pensants et les nantis dans la poche. Si Harmony Korine jouait à  ce petit jeu, il est inutile de dire que Spring Breakers serait détestable et sans intérêt.

Cette crainte d’un film clinquant et creux, épousant l’esthétique hideuse des clips déversés sans discontinuité sur MTV, nous l’avions en abordant le film dont la scène inaugurale dans une débauche de vulgarité et de mauvais goût qui semble intarissable ne contribue qu’à  renforcer. Laquelle heureusement va nous quitter très vite pour faire place à  une jubilation croissante. Car le réalisateur de Mister Lonely réussit à  produire la forme idéale en adéquation, mieux en osmose, avec son sujet. L’épopée de quatre gamines dévergondées et rêvant d’un ailleurs plus magique et moins monotone devient une sorte de trip hallucinogène sous alcool et drogues dans une cascade ininterrompue de plans vitaminés et énergiques, témoignant en ricochet de l’énergie inépuisable des adolescentes, ivres de découvertes et de sensations fortes. Déjà  presque blasées d’alcool et de cocaîne, elles voient dans l’arrivée inopinée d’un sauveur gangster et dealer le tremplin idéal à  leur soif inextinguible d’expériences sans limite, vécues comme seules preuves tangibles d’une existence enfin vécue et sortie d’une léthargie mortifère. Au royaume des loups et des requins, qui ne nagent pas seulement dans les eaux chaudes de la Floride, les petites cochonnes vicieuses, mais encore plus crétines que réellement malignes, parviendront-elles à  survivre et à  résister, ou le miroir aux alouettes révélera-t-il bientôt ses défauts ?

Alors que l’action va crescendo et laisse augurer le pire, la mise en scène paradoxalement s’assagit peu à  peu en ralentissant ses effets syncopés et ses bidouillages formels qui font de l’ensemble une oeuvre plastique à  part entière. Harmony Korine se révèle ici un expérimentateur hors du commun, un défricheur dans l’élaboration de ses plans, le travail sur la palette chromatique et la bande-son. Au fur et à  mesure que le film parait pencher vers les coloris pop et acidulés, n’hésitant pas à  insérer les pires clichés façon plage et coucher de soleil, le danger et la menace terribles rôdent, d’autant plus angoissants qu’ils restent flous et indéterminés. Ainsi une scène anodine de jeux sexuels avec guns se charge-t-elle soudain d’une dimension anxiogène qui s’instille chez le spectateur, réveillé brutalement d’une trompeuse torpeur où les agitations plus stupides que dangereuses d’adolescent(e)s au capital hormonal près d’exploser l’avaient plongé.

Le cinéaste ne juge jamais ses héroînes, ne les regarde ni avec mépris ni avec condescendance, ni même avec des relents de lubricité ou de fascination. Étrangement, tandis que les corps sont constamment exposés, emmêlés et enchevêtrés, il ne s’en dégage guère de sensualité et d’attrait, comme si la chair déjà  marquée par les ravages d’une vie vouée à  tous les excès était triste et davantage le vecteur de fantasmes que d’actes assumés. La provocation verbale et la surenchère deviennent les règles de conduite d’une jeunesse manifestement déboussolée, mélangeant dans un foutoir inextricable Dieu et les armes, l’enfance à  peu près innocente et l’âge adulte avili et souillé. Ceux qui attendaient du trash, de la violence et du sexe seront sans conteste déçus. Le film explore d’autres terrains pour livrer au final une vision extrêmement noire et désillusionnée, derrière la déferlante pop de couleurs et d’atmosphères, d’une société pourrie jusqu’à  la moelle par la consommation, le culte de l’apparence et de la performance, la recherche effrénée et condamnée de fait à  l’insatisfaction perpétuelle de sensations immédiates et fugaces. Harmony Korine réussit brillamment son branchement sur secteur qui frise en permanence le court-circuit et la surtension avec les années 2000.

Patrick Braganti

Spring Breakers
Drame américain de Harmony Korine
Sortie : 6 mars 2013
Durée : 01h32

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